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N° 232 - septembre 2004
Les 400 ans du peuple acadien
La mémoire et la fierté compensent pour le bilan
Mario Beaulieu
Cet été, j’ai participé aux célébrations du 400ème anniversaire de l’Acadie et j’ai pu prendre la mesure de la survivance du fait français dans le reste du Canada. Le point culminant fut le troisième Congrès mondial acadien en Nouvelle-Écosse.

Ces rassemblements internationaux ont lieu à chaque cinq ans et visent à réunir des Acadiens des quatre coins du monde, notamment par les retrouvailles familiales. Ils s’inspirent des conventions nationales acadiennes qui eurent lieu à partir de 1881.

On se rappellera que c’est en 1604 que les premiers Français s’établirent sur le territoire qui deviendrait par la suite la Nouvelle-Écosse. Aux termes de nombreuses guerres européennes, les Français et les Anglais se sont échangé à sept reprises le contrôle de ce territoire. Les années 1755 à 1758 ont été tragiques pour les Acadiens puisque plus de 12 000 Acadiens, incluant femmes et enfants, ont été entassés dans les cales de bateaux et déportés le long des côtes de l’Amérique du Nord ou en Europe. Plusieurs navires ont coulé avant même d’atteindre leur destination. Certains Acadiens qui avaient réussi à éviter la Déportation prirent refuge au Québec et dans les régions qui deviendront par la suite le Nouveau-Brunswick, l’Île du Prince Edouard et Terre-Neuve; d’autres revinrent par la suite en Nouvelle-Écosse; d’autres encore poursuivirent leur exil jusqu’en Louisiane.

Tout en étant le résultat du travail acharné de milliers de bénévoles, ces célébrations du 400e anniversaire sont commandités à grands frais par Patrimoine Canada, qui ne manque pas de les présenter comme un exemple de la vitalité des deux langues officielles au Canada. Le Commissariat aux langues officielles s’y réfère pour démontrer que « La Charte canadienne des droits et libertés et la Loi sur les langues officielles garantissent l’égalité linguistique à tous les Canadiens et les Canadiennes. »

En parcourant les événements à travers les Maritimes, on observe tout le contraire. Il est difficile de ne pas remarquer que le bilinguisme se retrouve essentiellement chez les francophones. Même aux événements de clôture du Congrès mondial acadien, à Grand-Pré, lieu de la déportation en Nouvelle-Écosse, il était difficile d’être servi en français sur le site même des célébrations. Nous étions accueillis par un «five dollars please» et à notre interrogation en français, on répondait par un haussement d’épaule un peu contrarié.

En fait, ces observations correspondent étroitement au portrait donné par Statistique Canada. En 1996, les francophones à l’extérieur du Québec sont bilingues dans une proportion de 83,6 %; quant aux anglophones, 7 % seulement se sont déclarés bilingues à l’extérieur du Québec. Et on observait une baisse du bilinguisme chez les jeunes anglophones au recensement de 2001.

En 1999, M. Neil Morrison, ancien secrétaire de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, concluait que : « Ce pays n’a jamais été et ne sera jamais bilingue. C’est un mythe. […] La loi sur les langues officielles est un échec parce qu’elle n’a pas su arrêter l’assimilation des francophones hors Québec »

Depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles, les taux d’assimilation des francophones hors Québec n’ont cessé d’augmenter et la proportion de la population francophone de l’ensemble du Canada n’a cessé de décliner.

De 27 % en 1971, le taux d’assimilation des francophones hors Québec est passé à 34,8 % en 1991, et à 39,4 % en 2001. Dans certaines provinces, le taux d’assimilation des francophones – déjà dramatique – n’a cessé de monter en flèche. En Ontario, le taux est passé de 26,9 %, en 1971, à 38,6 % en 2001.

C’est au Nouveau-Brunswick (où se trouvent la majorité des Acadiens) qu’on observe le taux de résistance le plus fort avec un taux d’assimilation aux alentours de 8 % en 1996, et de plus 9 % en 2001. Cette résistance s’explique, en partie, par le fait que les Acadiens représentent plus de 30 % de la population totale du Nouveau-Brunswick et qu’ils peuvent, ainsi, avoir un certain poids politique. Le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue (depuis 1969) du Canada.

Sur le terrain, la prédominance du français est perceptible dans les régions les plus majoritairement francophones du Nouveau-Brunswick. L’affichage unilingue français à Caraquet, « capitale de l’Acadie », est un phénomène surprenant dans le contexte ambiant, qui se caractérise surtout par l’unilinguisme anglais.

Mais la résistance et l’épanouissement de la culture et de la langue acadienne reflètent un réel dynamisme dans ces régions. L’implication des artistes tient souvent du militantisme, comme en témoigne la croissance du Théâtre populaire d’Acadie, qui réalise des projets à travers le monde. Son directeur, le comédien, musicien et metteur en scène, René Cormier, considère que le TPA joue un rôle de premier plan dans la promotion, la protection et le développement de la culture acadienne et de la langue française hors-Québec.

Le maire de Caraquet, Antoine Landry, est lui aussi issu du milieu artistique. Il raconte comment ses ancêtres ont eu à combattre pour obtenir le droit à la propriété longtemps après la déportation. Il travaille maintenant au développement de l’emploi et cherche à solidariser davantage toutes les municipalités de la Péninsule acadienne.

Mais, avec un taux d’assimilation de 9 %, la situation du français au Nouveau-Brunswick demeure tout de même précaire.

Plusieurs facteurs sont responsables de l’augmentation croissante de l’assimilation de la population francophone. Un des principaux facteurs de cette assimilation est celui de l’éducation, qui est un élément fondamental de la survie et de l’évolution d’un peuple. Au Canada, de 1867 jusqu’aux années 1960, on a assisté à presque 100 ans d’interdiction d’enseignement public en français dans toutes les provinces actuellement majoritairement anglophones. Les effets assimilateurs de ces mesures ont été dévastateurs.

Il est difficile aujourd’hui d’imaginer que la population francophone du Manitoba a été majoritaire jusqu’en 1871, et celle de l’Alberta et de la Saskatchewan jusqu’à la fin du XIXe siècle. Encore aujourd’hui, les institutions d’éducation française à l’extérieur du Québec doivent composer avec le sous-financement, et sont restreintes par le principe du « lorsque le nombre le justifie » de la loi fédérale.

Les parents acadiens doivent toujours se battre pour conserver ou obtenir des écoles françaises. À l’Île-du-Prince-Édouard la Société Saint-Thomas-d’Aquin oeuvre à l’éducation française des Acadiens depuis 1919 et doit recourir régulièrement aux tribunaux pour tenter de faire respecter leurs droits à l’école française.

En 1996, une étude réalisée pour le compte de la Commission nationale des parents francophones et intitulée « Où sont passés les milliards $ ? », révélait que, depuis la création du Programme des langues officielles, seulement 28,5 % des fonds avaient été attribués aux francophones hors Québec pour l’enseignement de leur langue maternelle. Par contre, les anglophones du Québec recevaient 47,7 % des subventions pour leurs écoles.

Les combats menés par le peuple acadien et les communautés francophones hors Québec en disent long sur une dynamique qu’on préférerait peut-être ne pas voir. Au Québec, comme le disait le philosophe Serge Cantin « […] non seulement nous ne sommes pas encore sortis de la survivance (contrairement à ce que certains voudraient bien nous faire croire), mais nous sommes peut-être en train d’oublier les raisons mêmes pour lesquelles nous avions conçu le projet révolutionnaire-tranquille d’en sortir. Cet oubli manifeste une crise de la mémoire collective, crise où se jouent l’identité et l’avenir de la nation. »

L’Acadie comme le dit la chanson thème du 400e est « un pays sans frontières », son territoire est enraciné dans sa mémoire et sa fierté. Elle a sans doute beaucoup de choses à nous rappeler.

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