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N° 232 - septembre 2004
L’autocritique qui ne change rien à l’affaire
La presse américaine a menti les yeux grands ouverts
Vincent Larouche
En novembre 2002, alors qu’il donnait une conférence en Caroline du Nord, le journaliste britannique de renom Robert Fisk fut interrogé par une participante à savoir quand les États-Unis déclareraient finalement la guerre à l’Irak. Malgré sa grande expérience à titre de correspondant au Moyen-Orient pour le journal The Independant, Fisk n’avait pas de réponse exacte à offrir. Il conseilla seulement à la dame de surveiller les premières pages du New York Times et du Washington Post : lorsque les inspecteurs en désarmement de l’ONU seraient dénigrés à la une de ces prestigieux quotidiens, précisait-il, ce serait le signal du début imminent de l’invasion.

Fisk eut finalement raison. Aujourd’hui, alors que le bilan des victimes en Irak ne cesse de s’alourdir et qu’aucune arme de destruction massive n’a été découverte, le rôle des médias dans la promotion de cette entreprise guerrière ne peut plus être ignoré. Ceux qu’on désigne souvent comme les plus influents quotidiens au monde viennent d’ailleurs de publier leur autocritique quant à leur participation à cette grave manipulation de l’opinion publique.

Le New York Times fut le premier, en mai dernier, à avouer son « échec institutionnel » et les lacunes de sa couverture d’avant-guerre. Le 12 août, ce fut au tour du Washington Post, dans un article très long et détaillé, de revenir sur ses erreurs. Bien sûr, les deux textes demeurent assez timides dans leurs critiques, laissant entendre que, même s’il avait été possible de faire mieux, les bonnes intentions étaient là.

Par exemple, l’un des grands patrons du Post montre bien qu’il n’a rien perdu de sa ferveur patriotique quand il déclare que « nous n’avons pas accordé assez d’attention à la minorité » qui s’opposait à la guerre. Pourtant, si les grands médias américains n’avaient pas colporté les mensonges de l’administration Bush sur l’Irak, l’opposition à la guerre n’aurait certainement pas été si minoritaire.

L’une de ses subordonnées, la journaliste Karen DeYoung en rajoute quand elle affirme que, après avoir dit au public que « nous » partions en guerre contre le Mal, il aurait aussi fallu ajouter un paragraphe pour rappeler que certaines personnes s’y opposaient.

Les deux articles ont toutefois le grand mérite de mettre en lumière les nombreux procédés que peuvent utiliser les médias – volontairement ou non – pour manipuler l’opinion publique. Après des décennies de célébration du mythe de l’objectivité parfaite, il s’agit d’une avancée considérable. D’autant plus qu’elle vient des quotidiens dits « d’agenda-setting », c’est-à-dire ceux qui déterminent en partie de quoi traiteront tous les autres médias de moindre envergure.

Par exemple, les deux autocritiques se penchent sur la question de l’emplacement accordé à un article selon son contenu. Avant la guerre, les articles qu’on pourrait qualifier de favorables à la guerre étaient habituellement placés en première page, accompagnés d’un gros titre sensationnaliste.

Parallèlement, les textes qui remettaient en question la rhétorique guerrière de l’administration Bush étaient minimisés, placés dans les dernières pages avec de petits titres peu accrocheurs. L’information plus critique avait beau être publiée, elle ne rejoignait qu’une infime fraction des lecteurs.

Des cas sont par ailleurs cités où des informations fausses sur les armes de destruction massive ont fait la première page et où le rectificatif n’est apparu que quelques jours plus tard, dans une colonne au bas de la page A-24.

Il ressort aussi des deux autocritiques que certains journalistes honnêtes, qui cherchaient à faire ressortir la vérité plutôt qu’à rapporter servilement les dires de l’administration Bush, se sont vu mettre des bâtons dans les roues. Au Washington Post, on cite le cas du journaliste Walter Pincus, un vétéran de 32 ans d’expérience « dont le bureau est toujours couvert de piles de rapports de comités et d’agences de renseignements ». L’homme, qui a passé cinq ans à couvrir le scandale de « l’Irangate », avait décidé de creuser en profondeur l’histoire des supposées armes de destruction massives détenues par l’Irak.

Malgré l’ampleur de la documentation amassée par Pincus qui mettait en doute les dires des dirigeants américains, ses supérieurs reléguaient ses articles aux dernières pages, en plus de juger certains d’entre eux « trop compliqués » ou « difficiles à vérifier ». Certains critiquaient aussi l’ardeur au travail de Pincus. Ils trouvaient que son acharnement à dévoiler les mensonges des faucons de Washington avait l’air d’une croisade contre la guerre, peu digne d’un journal objectif.

Au même moment, des journalistes qui ne faisaient que rapporter servilement les dires de responsables gouvernementaux anonymes se voyaient injustement favorisés, et leurs articles étaient considérés comme des scoops gigantesques sur lesquels il fallait mettre l’accent. Sans même que leurs noms soient mentionnés, les agents du Pentagone ou de la CIA pouvaient donc faire publier n’importe quelle information frauduleuse dans les journaux.

Les deux quotidiens avouent finalement avoir accordé trop de crédit aux déclarations officielles de la Maison-Blanche, se transformant presque en courroie de transmission du gouvernement. Entre août 2002 et le 19 mars 2003, date du déclenchement de la guerre, le Washington Post a publié plus de 140 articles à la une qui rapportaient les prétentions de l’administration Bush. Le Times présente un bilan similaire. Il est clair que la grande machine des communications du Pentagone et de la Maison-Blanche n’a eu aucune difficulté à faire avaler son message de façon quasi intégrale par les médias.

Notons que l’adjoint au directeur de l’information du Post, Bob Woodward, impute en partie cette tendance au fait que « nous n’avions pas de source alternative d’information ». Ce constat devrait tout autant interpeller les journalistes au Québec, où l’écrasante majorité de l’information publiée provient de sources « officielles » : spécialistes des relations publiques, consultants en communications et autres « faiseurs d’images ».

À l’heure actuelle, il existe chez nous environ 4 ou 5 relationnistes professionnels pour chaque journaliste. Ces gens exercent une influence démesurée sur l’actualité médiatique. Parallèlement, la montée de l’information-spectacle, des chroniques d’humeur ou d’opinion et des cahiers « tendances » diminue d’avantage les maigres ressources qui sont dévolues à la recherche d’information solide.

Certes, les grands médias états-uniens se sont refait une virginité en avouant leurs fautes. Mais la guerre a finalement eu lieu, et le mal est fait. Maintenant, qu’est-ce qui empêcherait réellement une telle duperie de se reproduire ?

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