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N° 232 - septembre 2004
Canadiens, Américains et Français ont un point commun
Ils ne respectent pas la Constitution d’Haïti
Vincent Larouche
Dès la sortie de l’aéroport de Port-au-Prince, le choc est brutal. Les quartiers populaires qu’il faut traverser pour se rendre à notre lieu de résidence présentent un spectacle particulièrement éprouvant de misère et de pauvreté, qui donneraient un choc à tout visiteur nord-américain. À travers la vitre du taxi, les gens nous fixent droit dans les yeux.

Il nous faudra plusieurs jours pour nous habituer à ces regards insistants. Le tourisme est à toutes fins utiles disparu en Haïti, et les Blancs sont rares. En dehors des Québécois qui nous hébergent, nous n’en rencontrerons pas plus de cinq en ville durant notre séjour (exception faite des gens de l’ONU, comme ces policiers canadiens qui circulent dans leurs 4x4 flambants neufs).

Première constatation, en marchant en ville : la couverture médiatique à laquelle nous avons eu droit au sujet de la crise politique en Haïti comportait d’importantes lacunes. On nous avait parlé d’un président Aristide sur le déclin, détesté par sa population, qui attendait d’être libérée par les rebelles et les puissances étrangères. Pourtant, les noms d’Aristide et de son parti, Lavalas, sont partout. La ville est littéralement couverte de graffitis en son honneur. Les « Lavalas pour tout le temps », « Aristide pour cinq ans », « Yankees go home ! » surpassent les inscriptions (nombreuses aussi, il est vrai) favorables à l’ancienne opposition, maintenant au pouvoir.

Comme toujours, nos médias ont donné l’impression qu’une fois les troupes canadiennes, américaines et françaises en place pour « stabiliser » le pays, tout était rentré dans l’ordre. La presse canadienne montre d’abord les soldats partant en mission la fleur au fusil, puis les embrassades et les réjouissances qui marquent leur retour au pays. Entre les deux, on suppose qu’ils ont distribué du chocolat et construit des écoles, en vaillants boy-scouts.

Pourtant, sur le terrain, il y a peu d’éléments qui attisent autant la colère des Haïtiens que l’occupation de leur pays par des armées étrangères, blanches, de surcroît. Ils utilisent d’ailleurs beaucoup les mots « impérialisme » et « recolonisation », des termes qui n’existent même pas dans le lexique des médias québécois.

Me Mario Joseph, un avocat de renom de Port-au-Prince, est particulièrement loquace sur ce sujet. Spécialiste des droits humains, il travaillait depuis des années à amener devant la justice les bourreaux du coup d’État de 1991, coupables de nombreux massacres et exactions. Aujourd’hui, il travaille avec le partisans du gouvernement constitutionnel renversé, qui sont la cible des nouvelles autorités et des forces étrangères. Ses clients les plus célèbres incluent l’ancien premier ministre Yvon Neptune, la chanteuse Sô Anne, et le maire de la ville de Milot, Moïse Jean-Charles. Ce dernier est connu en Haïti pour son militantisme contre les privatisations et en faveur de la réforme agraire.

Me Joseph nous montre un document officiel des autorités légales stipulant qu’aucune accusation et aucune plainte n’ont été logées contre le maire Jean-Charles. Pourtant, « les militaires étrangers sont allés pour l’arrêter à trois heures du matin, on ne pouvait pas voir de quel pays ils étaient car il faisait noir, mais ils étaient tout un contingent, une cargaison. Il y avait certainement des Canadiens d’impliqués. »

Même après avoir connu la dictature militaire de 1991 à 1994, l’avocat demeure scandalisé par la conduite des troupes étrangères dans son pays. « Les Canadiens, les Américains et les Français, c’étaient des sauvages, des hors-la-loi, s’insurge-t-il. Ils ne respectaient pas du tout notre Constitution. »

Me Joseph cite de nombreux cas d’agissements illégaux commis par les soldats des trois pays en question : arrestations effectuées sans mandat ou au beau milieu de la nuit, destruction de propriété voire des détentions illégales. « Ils ne pourraient jamais faire ça dans leur pays, au Canada par exemple, mais ils le font ici », déplore le juriste.

Malgré la répression qui fait rage, Lavalas est toutefois bien loin d’être hors-jeu. Réunis le temps d’une entrevue avec l’aut’journal, sept chefs d’organisations populaires sont sortis de la clandestinité pour bien nous faire comprendre qu’ils sont toujours forts. Pierre Jeanliface, Médéis Luichard, Georges Alfred, Sapantier Mélénas, Charles Apollon, Jean-Pierre Joseph et Dépiloas Gieff insistent pour que leurs noms apparaissent dans le texte. « Si le président Aristide parvient, d’une façon ou d’une autre, à lire cet article, il saura que nous n’abandonnons pas la lutte », dit l’un d’eux.

Leur notoriété les empêche de s’afficher en public, par crainte pour leur sécurité, mais ils affirment qu’ils continueront leur combat, pacifiquement, jusqu’au dernier moment. « À la vie, à la mort, déclare M. Luichard. Le gouvernement a peur de nous parce que nous sommes habitués à faire des choses qui font trembler la terre. Il y a plusieurs milliers de personnes en arrière de nous. Nous sommes lavalassiens, nous luttons pour le retour d’Aristide. C’est le seul président avec lequel les masses populaires, les pauvres, peuvaient aller au Palais national et être écoutés. Ses partisans sont là, en silence. S’il y a assez de sécurité, ils vont se faire entendre. »

Il est vrai qu’Haïti n’est pas sûre, à l’heure actuelle, pour les partisans de l’ancien régime. Tous ont des histoires d’amis arrêtés, voire exécutés. Le parti Lavalas n’est donc pas encore prêt à participer à d’éventuelles élections organisées par le gouvernement de facto installé par les États-Unis. Les sept chefs nous expliquent qu’ils exigent d’abord la libération des prisonniers politiques, un désarmement global dans l’ensemble du pays et la sécurité pour tous. Une dispute éclate ensuite entre eux pour savoir si le retour physique d’Aristide est une condition à leur participation aux élections. Tous ne semblent pas s’entendre sur le sujet.

La discussion porte ensuite sur les « chimères », ces groupes qui étaient dénoncés comme le bras armé d’Aristide dans sa lutte contre l’opposition. M. Joliface sourit : « Chimère, c’est un terme général qu’on a apposé aux partisans Lavalas. Je suis un chimère si on parle comme ça ! ». Les autres s’agitent. Certains n’aiment pas qu’on utilise ce terme à l’origine péjoratif, surtout devant des journalistes.

S’il est clair qu’Aristide jouit encore d’un immense support populaire, il serait faux d’affirmer qu’il faisait l’unanimité, même dans les secteurs progressistes. Depuis son retour « dans les valises de Washington », en 1994, plusieurs de ses anciens supporters s’étaient révélés déçus de « Titid ». Il y avait donc effectivement d’importantes divisions, de la grogne et de l’insatisfaction en Haïti cet hiver. Mais il est complètement mensonger de prétendre que la majorité de la population aurait réclamé le renversement du gouvernement constitutionnel, l’occupation de son pays et l’instauration d’un régime fantoche comme solution.

Gotson Pierre, du groupe Médialternatif, figurait depuis longtemps parmi les opposants acharnés à Aristide et Lavalas. Pourvue de moyens financiers impressionnants et de la toute dernière technologie, son ONG a d’ailleurs souvent été accusée d’être financée par des intérêts hostiles à Lavalas. Aujourd’hui, même lui est désabusé. « La force internationale n’est pas ici parce qu’elle est nécessaire. Elle est ici parce que les États-Unis ont voulu qu’elle soit là. Il y a eu un plan d’occupation, on n’a pas du tout promu une solution haïtienne à la crise. Les grandes puissances ont pris la situation entre leurs mains et se sont imposées », dit-il.

Le directeur de l’Institut national de la réforme agraire (INARA), Bernard Etheart, avait aussi son lot de critiques à adresser à Aristide. L’INARA manquait chroniquement de fonds et la volonté politique n’y était pas, affirme le directeur, qui avait des relations tendues avec Aristide. Pour lui, le président ne s’intéressait pas assez aux paysans et à la réforme agraire. « C’était toujours pareil avec lui, il fait les choses à moitié! La réforme agraire est un travail incomplet et inachevé en Haïti. »

M. Etheart réserve toutefois ses flèches les plus acérées au nouveau premier ministre de facto, Gérard Latortue. Si Aristide avait fait une réforme incomplète, « Gros-Gérard » est maintenant en train de tout détruire, affirme-t-il. En plus d’encourager les grands propriétaires terriens à chasser les petits paysans de leurs terres, il invite de nouvelles entreprises américaines au pays, afin d’accroître l’importation de riz américain subventionné. Incapables de rivaliser avec ce riz à bas prix, les petits paysans seront de plus en plus acculés à la faillite.

L’agronome Ropel Télus Mond, qui travaille à la campagne pour l’INARA, ajoute que le plus scandaleux, dans cette histoire, c’est que le pays aurait la capacité d’être autosuffisant sur le plan alimentaire, avec un plan de développement agraire approprié. Selon lui, « le nouveau gouvernement affiche clairement une position néolibérale. Il veut réduire le monde paysan en travailleurs agricoles ou en ouvriers dans les manufactures des zones franches. »

Il ajoute que, heureusement, il y a des initiatives qui s’organisent pour bloquer ce processus. « Les gens s’organisent… l’organisation est à la base de la lutte paysanne en Haïti. » On pourrait étendre son argument à tous les secteurs du pays. L’organisation est ici à la base de toutes les luttes.

C’est le cas des ouvrières des manufactures réunies au sein de l’organisation syndicale Batay Ouvryè (Bataille ouvrière). Leur organisation tente de bâtir un syndicalisme réellement combatif face aux investisseurs étrangers et à leurs sous-traitants locaux. Batay entend faire contrepoids aux syndicats « jaunes » qui se sont officiellement alliés avec les grands industriels pour chasser Aristide cet hiver. « S’ils luttaient vraiment, s’ils étaient militants, ces syndicats ne seraient pas assis du même côté de la table que les grands propriétaires de manufactures comme Andy Apaid », affirme Yannick Étienne (en Haïti, Yannick est un prénom féminin), représentante de l’organisation.

La fédération syndicale regroupe surtout des ouvrières qui fabriquent des produits de consommation pour le marché nord-américain. Après de longues heures à coudre des t-shirts pour l’entreprise montréalaise Gildan ou des petits sacs pour les bouteilles de whisky Seagram, elles se retrouvent systématiquement avec une paie inférieure au salaire minimum. L’antisyndicalisme est particulièrement féroce dans ces usines de sous-traitants, qui font la sale besogne pour les multinationales canadiennes et américaines : des militantes nous expliquent avoir été renvoyées de plusieurs usines différentes pour activités syndicales. Plusieurs lieux de travail ne comptent d’ailleurs pas de syndicat officiel, mais plutôt des comités semi-clandestins de travailleuses et travailleurs.

Chez les plus pauvres et les sans-emplois des bidonvilles aussi, on s’organise. Nos médias ont sans cesse démonisé les « organisations populaires » ou OP des bidonvilles, ces « groupes armés et violents à la solde d’Aristide ». Peu de journalistes se sont toutefois rendus sur place pour essayer de les comprendre.

Il faut se faire accompagner d’un guide connu et respecté de la population pour avoir accès à Cité Soleil, l’un des plus grands bidonville de l’Amérique, situé en marge de Port-au-Prince. Même ainsi escorté, plusieurs personnes nous signifient agressivement qu’il n’est pas question que nous les prenions en photo. Plusieurs croient que nous allons donner une image dégradante de leur pays en montrant leur extrême misère. Mais les photographies seules ne peuvent rendre compte de la pauvreté qui règne en ces lieux. Il manque entre autres la poussière, le sentiment de promiscuité et l’incroyable puanteur des égouts à ciels ouverts devant les habitations sommaires.

Nous rencontrons Billy Petitfrère, chef d’OP à Soleil 19, un quartier de Cité Soleil. Son gang est reconnu pour être lourdement armé et fait la loi dans le bidonville où la police n’ose pas s’aventurer. Il nous explique même que les marines américains ont essayé de l’arrêter mais qu’ils n’étaient pas assez forts pour entrer dans son fief. « Ils voulaient m’arrêter en raison du travail que j’ai fait pour le gouvernement Lavalas, dit-il. Mais je n’ai pas peur. Quand on s’engage dans la politique, il faut être prêt à mourir. »

Il en sait quelque chose : pendant la dictature militaire de 1991-1994, son père a été assassiné à Cité Soleil par un escadron de la mort poursuivant les militants pro-Aristide. Depuis lors, il dit vouloir aider la population locale et rêve d’une révolution qui mettrait fin à la pauvreté abjecte de ses concitoyens. Son héros est Che Guevara. On dit qu’à l’avancé des rebelles cet hiver, Billy a proposé au gouvernement d’amener 50 hommes combattre au front. Il semble que les autorités Lavalas aient refusé d’embarquer dans la spirale de la violence.

Si beaucoup de gens s’inquiètent avec raison du côté violent des OP, plusieurs s’entendent cependant pour dire qu’ils remplissent un certain vide, dans cette Cité Soleil oubliée où vivent près de 800 000 personnes. Les organisations populaires assurent un semblant d’ordre dans un lieu où la police est absente. À Soleil 19, ils ont fait construire certaines structures, comme un lieu de spectacles pour la communauté. Quand le dirigeant de la compagnie privée d’électricité a refusé d’amener le courant dans les bidonvilles, Billy et son groupe lui ont forcé la main en volant sa voiture. Ils ne lui ont rendu qu’après que la compagnie ait branché Cité Soleil.

De façon surprenante, ces fanatiques partisans d’Aristide affirment qu’ils auraient été prêts à collaborer avec le nouveau gouvernement s’ils avaient cru être écoutés et pouvoir améliorer le sort des habitants du bidonville, qui représentent à eux seuls 10 % de la population du pays. Mais ces jeunes analphabètes, qui n’ont souvent rien connu d’autre que la vie à Cité Soleil, ont immédiatement senti que le régime fantoche que Washington leur a imposé ne gouvernerait pas pour eux.

Eux aussi, comme les autres, demandent à ce que leur histoire soit connue. Ils ne veulent pas être oubliés. Deux cent ans après la Déclaration d’indépendance de la République d’Haïti, ils lancent ce même message que nous avons entendu si souvent lors de notre séjour : la lutte continue.

À quand les milliards de la France ?

S’il y a bien un trait marquant que nous remarquerons pendant notre séjour, c’est que les Haïtiens forment un peuple fier. En cette année de célébration du bicentenaire de leur indépendance, les rappels historiques sont partout. Pour une population qu’on dit analphabète à près de 50 %, ils connaissent extrêmement bien leur histoire. Ils aiment à rappeler que, contre toutes attentes, leurs ancêtres ont vaincu les armées napoléoniennes et chassé les cruels esclavagistes français pour former la première république noire du monde. Une république d’esclaves qui ont conquis leur liberté en affrontant presque sans armes la plus puissante armée du monde. Choquée par cette défaite, la France avait alors exigé une véritable fortune en dédommagement pour la perte des « marchandises » que constituaient les esclaves noirs.

En 1825, le gouvernement haïtien avait donc dû verser à la France 90 millions d’anciens francs. Cet hiver encore, Jean-Bertrand Aristide réclamait la restitution à l’État haïtien de cette somme, estimée à 21,7 milliards de dollars. L’ancienne puissance coloniale a toujours refusé catégoriquement.

En nous écoutant parler, certains Haïtiens croient d’ailleurs avoir affaire à des Français venus du Vieux-Continent. L’hostilité envers les anciens maîtres de l’île est palpable. Canadiens, Québécois ? C’est mieux, j’ai cru que vous étiez Français. Les Français n’ont jamais rien donné à personne…. » nous déclare un jeune qui flâne près d’une station-service.

Plusieurs Haïtiens connaissent bien le Québec puisqu’ils y ont de la parenté. D’autres suivent avec intérêt les carrières de Garou et Céline Dion. Amos Brévil, journaliste à Radio Kiskeya, en connaît pour sa part plus que la moyenne. Ayant déjà collaboré avec des journalistes montréalais, il s’intéresse à la réalité québécoise et regarde souvent les bulletins télévisés de RDI qu’il capte par satellite.

« C’est vrai, vous êtes différents des autres Nord-Américains. Vous aussi vous voulez avoir votre indépendance », dit-il, en faisant le lien avec les célébrations du bicentenaire d’Haïti.

« Mais c’est difficile, c’est très difficile parce que vous, vous devez affronter la couronne britannique, concède, Amos. C’est la couronne britannique qui vous empêche d’avoir votre indépendance. Le Québec a déjà une certaine autonomie, mais ils ne veulent pas vous donner votre indépendance, n’est-ce pas ? »

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