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N° 232 - septembre 2004
Recto-Verso (1997-2004)
Grand tirage, belle facture et 100 000 raisons de le lire
Pierre Dubuc
C’est avec grand regret que nous avons appris cet été la faillite du magazine Recto-Verso. Fondé en 1951 par les Oblats et connu alors sous l’appellation de Vie ouvrière, le magazine s’est détaché progressivement de la communauté religieuse pour devenir Recto-Verso en 1997. La nouvelle équipe a alors décidé de lancer un magazine à grand tirage (100 000 exemplaires), de belle facture (papier glacé) avec un haut niveau de professionnalisme.

Humant l’air du temps, l’équipe a pressenti que la distribution gratuite était la voie de l’avenir et la seule façon de contourner les monopoles de la distribution. Elle a fait le pari qu’un magazine progressiste de belle tenue serait en mesure d’attirer, au même titre que les publications traditionnelles, de la publicité commerciale et gouvernementale pour financer ses activités.

Cependant, la publicité commerciale n’a jamais vraiment été au rendez-vous et la revue n’a pu combler un déficit accumulé de 200 000 $. La décision subite de Patrimoine Canada de retirer les subventions aux publications distribuées gratuitement a donné le coup de grâce au magazine en le privant annuellement de 30 000 $.

Nous avons beaucoup appris à l’aut’journal de l’expérience de Recto-Verso. Le professionnalisme de la revue, la qualité graphique de sa présentation ont été une source d’inspiration. Nous avons également profité du travail de défrichage de Recto-Verso au plan de la distribution gratuite, une avenue qui s’est avérée profitable pour l’aut’journal.

Nous suivions avec intérêt, mais avec un certain scepticisme, les efforts du magazine dans sa recherche de commanditaires commerciaux. Ses insuccès à ce chapitre ne nous étonnent pas. Souvent, nous avons entendu dans les milieux de la presse alternative des gens qui croient que de belles publications, avec un tirage important, réussiraient à attirer des commanditaires si le prix de la publicité était proportionnellement inférieur à ce qu’il en coûte dans des revues traditionnelles à grand tirage. Selon la logique capitaliste pure, telle que formulée par Hayek, le pape du néolibéralisme, une telle décision semblait fondée.

Malheureusement, ça ne fonctionne pas ainsi. Même Conrad Black a attribué l’échec financier du National Post à son incapacité à attirer de la publicité. Pourtant, Black n’avait pas lésiné sur les moyens (banquets, réceptions, cadeaux personnels, tarifs coupés) pour s’attirer les bonnes grâces des magnats des grandes agences de publicité. Mais, même au sein de la classe d’affaires, les réseaux établis sont difficiles à défaire. En fait, Karl Marx avait une meilleure lecture que Hayek des relations qu’entretiennent entre eux les détenteurs de capitaux et des mobiles de leurs décisions. Le marché n’est pas constitué d’un agrégat d’individus, mais de classes sociales.

En plus de la publicité gouvernementale pour financer la production du magazine, Recto-Verso comptait également sur les programmes gouvernementaux d’économie sociale pour rémunérer son personnel. L’arrivée au pouvoir du gouvernement Charest et ses compressions budgétaires ont compromis ces deux sources de financement.

Comme dans le cas de la publicité commerciale, le système des relations entretenues avec le personnel politique est essentiel et l’équipe de Recto-Verso avait évidemment plus d’accointances avec le Parti Québécois qu’avec le Parti Libéral. Recto-Verso n’entretenait pas beaucoup de relations avec le Parti Libéral fédéral. Aussi Patrimoine Canada a pu couper d’un trait de plume sa subvention de 30 000 $, mais ne touchera jamais aux subventions de près de deux millions de dollars accordées annuellement tant à Quebecor qu’au Groupe Transcontinental pour leurs magazines.

L’expérience de Recto-Verso démontre qu’une presse libre et indépendante ne peut reposer sur les subventions gouvernementales ou la publicité commerciale. Elle ne peut s’appuyer que sur le soutien de son lectorat. C’est ce que l’équipe de Recto-Verso a compris lorsqu’elle a décidé de faire appel à ses lecteurs. Rapidement, elle a pu recueillir la somme de 50 000 $, mais cela n’était pas suffisant pour éviter le naufrage.

Cette ultime tentative de sauvetage illustre une autre réalité du Québec. Si, dans des pays comme la France ou les États-Unis, il y a un marché pour ce qui est marginal, au Québec, c’est l’ensemble du marché qui est marginal. Autrement dit, si on peut trouver en France ou aux États-Unis un bassin suffisant d’abonnés ou de donateurs pour soutenir une publication alternative, cela est très difficile au Québec à cause de l’exiguïté du marché.

De plus, complication supplémentaire, le public québécois, contrairement par exemple au public canadien-anglais, n’a pas une très grande habitude de l’abonnement. Les gens préfèrent acheter une publication en kiosque plutôt que de profiter d’offres d’abonnement à prix réduits.

Ces conditions difficiles sont également celles de l’aut’journal. Rassurons nos lecteurs, l’aut’journal n’est pas menacé de faillite, mais sa situation financière demeure extrêmement précaire. Notre budget annuel l’an dernier – dont les résultats paraîtront dans le prochain numéro – était d’environ 130 000 $.

Ne bénéficiant d’aucune subvention gouvernementale directe, le développement de l’aut’journal repose essentiellement sur le militantisme de son équipe et l’appui de ses lecteurs et lectrices. Nous invitons donc celles et ceux qui ne le sont pas déjà à s’abonner et, si possible, devenir membre des AmiEs de l’aut’journal. Parce que la liberté de presse a un prix !

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