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N° 232 - septembre 2004
Pour l’aluminerie Alcan, la désyndicalisation a meilleur goût
Entretemps les cadres et les scabs polluent allègrement
Gabriel Sainte-Marie
Le 7 juillet dernier, les 810 syndiqués Métallos (FTQ) de l’aluminerie ABI, située à Bécancour, optaient massivement pour la grève en se doutant que le conflit risquait d’être très long. Trois jours plus tard, la direction arrêtait une première série de 240 cuves d’électrolyse et le 17 juillet, une seconde série. Maintenant, une seule est en fonction et les patrons évoquent son arrêt possible. Depuis que l’aluminerie ne roule qu’à un tiers de ses capacités, elle assume des pertes de 1,5 millions $ par jour.

Le président de la section 9700 du Syndicat des Métallos, Clément Masse, déclare: « Depuis le début de la grève, nos patrons refusent de discuter et n’affichent aucune volonté de régler le conflit. » Le représentant syndical Normand Turcotte raconte que « la direction nous avait subtilement averti que le conflit serait long. Un des représentants patronaux a même installé l’air de Mon beau sapin comme sonnerie de son cellulaire et l’a fait jouer à la table de négociations, nous rappelant que la grève se compterait en mois. » Tout un farceur! Les syndiqués ont répliqué en érigeant un sapin de Noël, afin de montrer qu’ils n’étaient nullement intimidés et qu’ils étaient prêts à livrer un long combat, eux aussi.

Clément Masse affirme que trois questions sont en jeu : « Le régime de retraite, l’indemnité de départ et tout ce qui touche la sécurité d’emploi. » Sur ce dernier sujet, la compagnie cherche à faire un grand bond en arrière. Masse explique : « La direction veut laisser tomber les planchers d’emplois et avoir recours à la sous-traitance. De cette façon, les travailleurs verraient leur charge de travail augmenter et chaque syndiqué prenant sa retraite serait remplacé par un non-syndiqué. »

Cette volonté des patrons de remplacer les syndiqués par des sous-traitants est désormais courante partout au Québec et semble être la méthode privilégiée pour miner l’organisation des travailleurs. Clément Masse ajoute que la direction se sent fermement appuyée par le discours du gouvernement Charest, même si les modifications à l’article 45 ne s’appliquent pas au présent cas.

Le secrétaire-trésorier du syndicat, Éric Moore, poursuit : « L’entreprise cherche à se déresponsabiliser face à sa main-d’œuvre. Elle ne veut plus fournir de bénéfices marginaux à ses employés, leur garantir la sécurité d’emploi et respecter les normes de santé-sécurité déjà établies. » La direction veut augmenter ses profits au détriment du bien-être et de la sécurité même de ses employés.

Un sérieux accident survenu dans l’usine le 24 juin dernier illustre bien le danger auquel font face les travailleurs, puisqu’il est directement attribuable à la sous-traitance. Normand Turcotte, membre de l’exécutif syndical, raconte : « Afin d’exécuter une manœuvre rare, non définie par notre convention collective, la direction a eu recours à trois techniciens sous-traitants. Ils devaient détourner le courant électrique. Plusieurs manœuvres et tests de base ont été omis par ces travailleurs et par les cadres. Résultat : les trois non-syndiqués ont été électrocutés par une importante décharge d’électricité statique. L’un d’entre eux gardera des séquelles au visage pour la vie. » L’employeur a été blâmé dans l’enquête qui a suivi l’accident. Cette décharge ne se serait jamais produite si les normes de santé-sécurité prévues à la convention collective avaient été respectées.

Alain Paillé, autre syndicaliste de l’usine, rappelle l’importance du maintien des emplois syndiqués pour la Mauricie : « Notre région est redevenue la capitale provinciale du chômage. Notre communauté n’a pas les moyens de voir des centaines d’emplois de qualité se transformer en emplois précaires. »

Le président du syndicat remarque que le climat de travail s’est grandement détérioré depuis l’hiver dernier : « Les patrons ne respectaient plus notre ancienne convention collective, agissant alors selon de nouvelles règles. Leur fantaisie nous a forcé à déposer plus de 4000 griefs avant le déclenchement de la grève, portant principalement sur la réorganisation du travail. » Ils se règleraient cependant facilement et par centaines, étant tous similaires.

Une enquête du ministère du Travail vient de confirmer qu’il y a eu utilisation de briseurs de grèves afin d’aider les cadres à faire fonctionner la dernière série de cuves, ce qui est complètement illégal puisque l’entreprise est régie par le Code du travail québécois. Depuis le début du conflit, les cadres et les scabs n’ont pas le temps de se soucier des normes environnementales. Selon le ministère de l’Environnement, les rejets de fluorure de l’usine ont été multipliés entre 6,4 et 12,5 fois entre la mi-juin et la mi-juillet! Tout en étant légales, de telles émissions ont de fâcheux impacts sur la faune et la flore environnant l’aluminerie.

Le président du syndicat revient à la charge : « Le patronat n’est pas pressé de négocier la prochaine convention puisque les autres fonderies d’aluminium de la province sont à la veille elles aussi de retourner en négociations. Avec la tactique de nous prendre en otages et d’exiger d’importantes concessions de notre part, les géants copropriétaires de l’usine, Alcoa et Alcan, cherchent à intimider les travailleurs des autres fonderies leur appartenant. »

L’usine ABI de Bécancour est détenue à 75 % par Alcoa et à 25 % par Alcan. Il s’agit des deux plus importantes entreprises du secteur aluminium au monde, Alcoa étant la première. Le siège social d’Alcoa est en Pennsylvanie. La multinationale américaine est présente sur les cinq continents, compte 4100 employés au Québec et 120 000 employés dans 41 pays. Elle détient 27 alumineries dans le monde, dont trois au Québec. L’une à Baie-Comeau, une autre à Deschambault et, enfin, la troisième à Bécancour. Alcoa est devenue propriétaire majoritaire de l’aluminerie de Bécancour en 2000 et il s’agit du premier conflit de travail de l’histoire de cette usine.

Clément Masse affirme que le moral des syndiqués est toujours excellent et les grévistes ont reçu de nombreux appuis : « Des travailleurs de l’aluminium de la France, de la Slovaquie, des États-Unis, de l’Argentine et du reste du Canada nous ont témoigné leur appui. Des syndiqués italiens ont dit qu’ils étaient prêts à faire la grève afin de nous soutenir si c’était nécessaire! Mais, surtout, les syndiqués de partout au Québec sont venus nous voir afin de nous épauler dans notre combat. Enfin, les travailleurs syndiqués de Kaiser Aluminium situé dans l’État de Washington ont choisi de nous appuyer financièrement afin que nos grévistes puissent passer à travers ce long conflit. »

Finalement, Clément Masse se désole de la passivité du gouvernement Charest: « Le gouvernement vend l’électricité aux alumineries à un très faible prix. Il devrait à tout le moins exiger le maintien des emplois de qualité de notre aluminerie ! »

Il en va de même pour les emplois qui viennent d’être perdus dans la région du Saguenay-Lac-St-Jean suite à la fermeture prématurée des fonderies Soderberg. À cet endroit, Alcan préfère vendre l’électricité produite par ses installations hydroélectriques sur les marchés américains plutôt que de produire de l’aluminium. Son barrage avait pourtant échappé à la nationalisation, il y a une quarantaine d’années, sous prétexte que l’électricité produite servait à alimenter son aluminerie et à créer de nombreux emplois de qualité !

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