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Bonne Saint-Jean
N° 231 - juillet 2004
Le portulan d’un voyageur montréalais
Le jackpot et les craquepottes
Jean-Claude Germain
Au début des années cinquante, au sortir du pont Jacques-Cartier, les visiteurs montréalais qui atterrissaient au terminus d’autobus et de tramways étaient éblouis par une vision qui aurait fait pâlir au soleil les richesses de la caverne d’Ali Baba et de ses quarante voleurs : un terrain de stationnement débordant de voitures Cadillac rutilantes qui étincelaient de tous leurs chromes et miroitaient au soleil dans un chatoiement de tons pastel : bleu poudre, vert avocat, rose nanane, jaune banane, brun chocolat chaud et blanc robe-de-mariée.

Les jours de canicule, l’illusion d’un mirage était complète. Était-ce un avant-goût de la vie de pacha qui attendait les futurs contribuables de la Rive Sud ? Un conciliabule d’organisateurs d’élection sous la férule d’Edmund Roach, le député de l’Union nationale dont la bette militaire ornait toutes les classes de toutes les écoles publiques ? Ou un congrès de vizirs de la mafia en route vers le très discret Sporting Club du boulevard Taschereau ?

Voir autant de Cadillac flambant neuves dans un même enclos était une occasion d’autant plus rare que la plupart de celles qu’on croisait dans les rues dataient d’avant la guerre. La rumeur d’ailleurs affirmait que les décapotables tant convoitées étaient des américaines de contrebande. Le meilleur moyen de conduire un commerce illicite n’est-il pas de le pratiquer au vu et au su de tous ? Et encore dans le cas présent, sous la protection bienveillante de la Police provinciale dont le poste était voisin du terminus !

Dès le portail d’entrée, le ton était donné. Derrière le cache-misère qu’était Montréal-Sud, Ville Jacques-Cartier exhibait sans vergogne et sans pudeur tout ce que la tartufferie bien pensante se faisait une vertu de dissimuler derrière les portes closes et les rideaux tirés de Saint-Lambert ou de Longueuil. L’aute borre d’la traque – c’était la même qui bordait Ville Le Moyne plus à l’ouest –les politiciens municipaux ne jouaient pas les vierges offensées lorsqu’on leur reprochait de s’emplir les poches. Bien au contraire ! À l’ombre du Coteau Rouge, on se faisait un point d’honneur de s’en vanter.

Si j’me présente à mairie, c’est parce qu’y a d’l’argent à faire et j’vous mentirais si j’vous disais qu’on fera pas la passe ! déclarait un futur maire de Jacques-Cartier devant une salle bondée qui l’a applaudi à tout rompre. Mais ceux qui m’connaissent peuvent vous le dire : le p’tit change ça m’intéresse pas. Fait que si y a assez de garnotte pour les chemins, y en aura sûrement assez en trop pour vos entrées de garage ! L’asphatte ça sera pour les prochaines élections !

Et il fut élu pour son franc-parler et avec l’aide de ses boulés dont la force de persuasion avait nécessité encore une fois la proclamation de la loi martiale. Tout rassemblement de plus de deux personnes est interdit dans les rues et après une sommation et un refus de se disperser, les policiers sont autorisés à faire usage de leurs armes, crachait le haut-parleur de la voiture officielle qui parcourait la municipalité le jour du vote. Pour les électeurs, l’intervention de la police était encore plus inquiétante que celle des fiers à bras.

À Jacques-Cartier, les enfants portaient des frondes et se déplaçaient par grappes, les maisons brûlaient jusqu’au solage parce que les pompiers manquaient d’eau ou de souffle, le maire quittait l’assemblée du conseil lorsqu’on voulait l’empêcher de seconder ses propres motions et les prédicateurs trouvaient leurs métaphores dans la boîte à outils des ouvriers. Vous êtes le clou et Notre Seigneur est le marteau ! prêchait l’un des plus inspirés. À la gueule que faisaient ses paroissiens, Notre Seigneur devait le planter dans du bois franc plus souvent qu’autrement.

Toutes les bizarreries sont dans la nature, sauf qu’il y a peu d’endroits où elles ne suscitent pas la réprobation. À cet égard, Jacques-Cartier était le paradis des craquepottes et sa tolérance de l’excentricité contribuait largement à chasser la morosité du quotidien. Lorsque l’ordinaire n’offre rien de plus que le nécessaire, pour dire comme le proverbe, caresser la chimère n’est pas un luxe.

Il ne fallait s’y étonner de rien. Tout pouvait arriver et tout arrivait, du plus cocasse au plus insolite. Mon père m’avait bien prévenu. Peu importe ce qui pouvait se passer, je ne devais surtout pas réagir. Cette fois-là, nous étions rendus à son dernier client de la journée qu’on décrirait aujourd’hui comme un dépanneur. Le commerce s’était installé dans la pièce avant d’une cambuse qui n’en comptait que deux.

Ils étaient trois derrière le comptoir et ils avaient tous le même menton en galoche, les mêmes yeux enfoncés et le même tremblement des mains. Visiblement ils étaient apparentés mais ils n’étaient pas les premiers, leurs parents l’avaient sûrement été avant eux. Deux femmes au teint blafard et un homme, tendu comme un ressort, qui s’est brusquement arrêté sur un mot qu’il s’est mis à répéter comme une aiguille accrochée sur un disque. Une des femmes qui était à ses côtés lui a prestement glissé un crayon entre les dents comme si c’était la chose la plus naturelle du monde et a repris la commande là où l’homme l’avait interrompu.

J’ai appris par la suite que la fonction du crayon était d’empêcher l’homme d’avaler sa langue pendant la crise de tremblote qui l’agitait. J’étais surtout impressionné par ses yeux révulsés. Pour détendre l’atmosphère, mon père a trouvé le moyen de faire rire les deux femmes. Mal lui en prit. La deuxième s’est mise à hoqueter en hochant la tête de droite à gauche et à trembler à son tour de tout ses membres : ce qui lui valut le traitement du crayon entre les dents sur-le-champ.

Heureusement la commande était terminée et mon père a choisi d’escamoter la présentation de la nouveauté de la semaine, en l’occurrence une petite boîte d’attrapes aux couleurs vives d’où jaillissait un bouffon qui tirait la langue en dodelinant du bonnet. J’ai eu peur de l’effet que ça aurait pu avoir, m’a-t-il confié en glissant l’échantillon sur le siège avant du camion. On commençait à manquer de crayons !

Sur le chemin du retour j’étais silencieux. Notre dernier arrêt m’avait un peu ébaroui. Ça prend toute sorte de monde pour faire un monde, me dit mon père comme s’il avait lu dans mes pensées. Mais des Anglais épileptiques, ça, on en trouve pas partout !

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