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Bonne Saint-Jean
N° 231 - juillet 2004
À quoi pouvait rêver un adolescent de chez-nous en 1863 ?
Rémi Tremblay s’engage dans l’armée de Lincoln
Michel Lapierre
Prendre part à la guerre de Sécession (1861-1865) en combattant dans les troupes nordistes afin de sauvegarder le républicanisme américain; s’indigner devant l’esclavage que pratique le Sud ; risquer sa vie ; tenter de devenir un héros et découvrir en même temps qu’« il n’y a ni lois ni règlements qui puissent tenir devant la toute-puissance de l’argent, ce dieu qu’on adore dans tous les pays du monde et principalement aux États-Unis » ! Il faut s’appeler Tremblay pour vivre une expérience si paradoxale dès l’âge de dix-sept ans !

Né près de Saint-Hyacinthe en 1847 et enrôlé à seize ans dans le 14e régiment d’infanterie de l’armée du Nord, Rémi Tremblay a eu le génie d’intituler Un revenant le roman autobiographique dans lequel il raconte sa descente aux enfers. Publié en feuilleton à Montréal dans La Patrie, en 1884, ce livre témoigne de la réflexion de Tremblay, journaliste qui approche alors de la quarantaine. On peut présumer qu’en insufflant de la maturité à son héros Eugène Leduc, le romancier ne trahit guère la pensée informe de l’adolescent qu’il était. Frappé par l’accent de vérité qui marque le récit, Jean Levasseur, spécialiste de l’histoire littéraire, s’est donné la peine, en publiant une impressionnante édition critique, de situer l’action d’Un revenant dans le contexte historique grâce à une présentation très substantielle et à de nombreuses notes d’une érudition fort éclairée.

À quoi donc pouvait rêver en 1863 un adolescent de chez nous, assoiffé de justice, avide d’aventure et de gloire ? Fils d’un Patriote de 1837, Rémi Tremblay savait, comme son personnage d’Eugène, « qu’il n’aurait jamais l’occasion de défendre le drapeau de sa nationalité puisque les Canadiens français n’ont pas de drapeau qui leur soit propre ».

Que faire ? Combattre sous les drapeaux britanniques ? Jamais. S’enrôler en France dans la Légion étrangère ? Impossible. Ce serait un déshonneur de servir la « mère patrie » en qualité d’étranger. Joindre, comme Faucher de Saint-Maurice, l’armée française au Mexique pour défendre la cause de l’empereur Maximilien, le protégé de Napoléon III ? Tremblay en rêve, mais le Mexique est loin et les empereurs n’ont pas la réputation d’être très démocrates. Se faire zouave pontifical pour voler au secours du pape-roi, dont les libéraux italiens menacent le pouvoir temporel ? En 1863, il est trop tôt. De toute manière, comment le fils d’un Patriote pourrait-il se ranger du côté de Pie IX, souverain politique du centre de l’Italie, et s’opposer ainsi au principe des nationalités défendu par les tenants de l’unification italienne, ceux-là mêmes que rejoindra Arthur Buies ?

Heureusement que les États-Unis, pays sans roi, sans pape-roi et sans empereur, existent à deux pas d’ici et que Lincoln y défend les idéaux modernes de la démocratie et de la liberté. Le roman de Tremblay nous prouve à quel point l’attachement à la république américaine qu’éprouvent les Canadiens français épris de liberté découle d’un idéalisme exacerbé.

À la suite de Papineau, les progressistes de l’époque font des États-Unis leur utopie. On peut même se demander si ces Canadiens français n’ont pas espéré des États-Unis plus que les Américains en espéraient pour eux-mêmes. Le mythe américain est aussi, jusqu’à un certain point, une invention québécoise. Il nous a servi de compensation psychologique pour nous faire oublier notre impuissance politique collective.

Le parlementarisme d’origine britannique, en instituant le clientélisme, a réservé chez nous une place disproportionnée aux avocats. Ces derniers feront en 1867, grâce à la Confédération, leurs choux gras du dédoublement des parlements. Dans Un revenant, dont l’action se déroule à la veille du changement constitutionnel canadien, Tremblay fait une critique acerbe de notre barreau. Formé pour défendre toutes les causes, même les plus indéfendables, l’avocat n’est-il pas celui qui étouffe les aspirations nationales des jeunes gens honnêtes, contraints dès lors de trouver dans l’admiration éperdue des États-Unis un oxygène moral ? « On lui a moulé le caractère de telle façon, dit Tremblay de l’avocat, que, s’il entre dans la politique, neuf fois sur dix, eût-il d’ailleurs toutes les aptitudes qui font l’homme d’État, il ne sera jamais qu’un politicien rusé dont l’habileté sera plus préjudiciable qu’utile à ses commettants. »

Après avoir quitté le Canada corrompu pour chercher aux États-Unis la noblesse morale et le culte de l’égalité, le jeune Tremblay constate avec stupéfaction que les Nordistes qui se battent officiellement pour l’abolition de l’esclavage sont aussi racistes que les Sudistes qui défendent la moralité de cette pratique. Les Américains ont beau se proclamer républicains, démocrates et, avant la lettre, isolationnistes, ils ont, à ses yeux, l’esprit de caste tout autant que les Britanniques monarchistes, clientélistes et impérialistes. « Le descendant des races britanniques, qu’il soit anglais, écossais, irlandais ou américain, affirme Tremblay, se croit toujours pétri d’un limon supérieur à celui des autres hommes. » Il pourrait dire la même chose du citoyen de toute métropole impériale, mais il ne connaît que le monde anglo-saxon, dont les dernières lumières viennent de s’éteindre dans son imagination.

Si Un revenant de Tremblay n’est pas un chef-d’œuvre littéraire comme The Red Badge of Courage, roman de Stephen Crane, le livre a au moins l’avantage d’être le récit d’un témoin oculaire des événements. L’autobiographie romancée de Tremblay, ce mercenaire fait prisonnier par les Sudistes pour croupir durant six mois dans l’horrible prison Libby de Richmond en Virginie, démontre que la guerre de Sécession n’est pas une lutte pour libérer les Noirs, mais le choc de l’expansionnisme industriel du Nord et du passéisme agraire du Sud. En faisant du Québécois un fantôme qui revient d’une Amérique républicaine différente de celle dont il rêvait, Rémi Tremblay aura été le premier de nos écrivains à nous faire découvrir que l’Amérique rêvée par les Québécois a un envers terrible.

Un revenant, Rémi Tremblay, présenté par Jean Levasseur, Les Éditions de la Huit, 2003

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