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Bonne Saint-Jean
N° 231 - juillet 2004
Petits rapports, grosses commandites
Jacques Keable dénonce l’industrie de l’unité nationale
Vincent Larouche
Le fameux scandale des commandites a fait couler tellement d’encre et impliquait tellement de monde qu’il est aujourd’hui difficile pour plusieurs personnes de s’y retrouver. En ce sens, l’un des mérites du Dossier noir des commandites, du journaliste Jacques Keable, est de remettre en place tous les morceaux du casse-tête et de tracer un bilan d’ensemble de cette manipulation gigantesque.

Mais la véritable force du livre ne se trouve pas dans ce rappel de faits épars déjà publiés. Elle est plutôt dans le sens politique que Keable s’efforce de faire ressortir du programme des commandites et de « l’industrie de l’unité nationale » en général. Le journaliste démontre clairement comment les forces de l’argent ont confisqué le dernier référendum, à l’aide d’une immense machine mise en place pour contrer la marche de la démocratie québécoise

« J’espère qu’à l’avenir on va être mieux prévenu, confie-t-il. Parce que la dernière fois, on ne les a pas vus venir. »

Comme l’a déclaré le fonctionnaire Chuck Guité, Ottawa avait déclaré « la guerre » aux séparatistes. Et le nerf de la guerre, c’est l’argent. Alors que la loi québécoise encadrant les référendums fixait à 5 millions $ les montant maximums pouvant être dépensés par les comités du OUI et du NON, le gouvernement fédéral puisait abondamment dans un « fonds spécial » du premier ministre pour aider le camp fédéraliste.

Les relevés font état d’au moins 31 millions $ dépensés à cet égard, auxquels s’ajoutent des programmes financés par d’autres moyens. Comment, dans un tel contexte, croire que le démocratie puisse suivre son libre cours ?

Sur le plan tactique, Jacques Keable rappelle que Chuck Guité et les libéraux avaient fait de la publicité la carte maîtresse de la lutte contre la souveraineté. Il rappelle que dès l’annonce du référendum de 1995, Guité, en violation de la loi québécoise, a dépensé 8 millions $ pour monopoliser, à des fins fédéralistes, tous les espaces publicitaires extérieurs alors disponibles au Québec, transports en commun inclus.

L’auteur cite aussi un rapport commandé par Ottawa à Groupaction (à grand frais : 500 000 $ pour 43 pages!) qui prodigue divers conseils sur l’art de manipuler l’opinion publique par le biais de médias complaisants.

Un épisode sur lequel Keable s’attarde à juste titre est le fameux « love-in » du 27 octobre 1995, alors qu’entre 40 000 et 100 000 Canadiens sont venus chanter leur amour du Québec dans les rues de Montréal. Tous les observateurs sont d’accord pour dire que cette journée fut d’une grande aide pour le camp du NON.

Pour cette journée, de grandes compagnies comme Air Canada et Canadien International offraient des billets à prix plus que réduits. D’autres avions ont été nolisés pour l’occasion, des municipalités près de la frontière entre le Québec et l’Ontario ont accordé des congés payés à leurs employés pour qu’ils aillent manifester, etc.

À ce jour, la lumière n’a jamais été faite sur le financement de cet événement monstre. Mais suite aux révélations entourant le scandale des commandites, Jacques Keable pointe du doigt le Conseil de l’unité canadienne, ou CUC.

Fondé en 1964 pour « faire face à la menace séparatiste », le CUC est un véritable club des millionnaires. Mis à part quelques exceptions qui confirment la règle, tout le gratin politique et financier s’y retrouve, écrit Keable.

Il rappelle que déjà, lors du référendum de 1980, le CUC regroupait 2000 richissimes hommes d’affaires voués corps et âme à la défense de l’unité canadienne. Sous la présidence de Louis Desmarais (frère de Paul Desmarais), il disposait d’un budget de 2,7 millions $ (6,5 millions en dollars d’aujourd’hui) et achetait du temps d’antenne pour les politiciens fédéralistes.

Le CUC s’est montré encore plus actif lors du référendum de 1995. Or, il a été prouvé qu’il s’abreuvait à l’époque à même le fonds secret du premier ministre voué au maintien de l’unité nationale.

Un mois avant le référendum, quatre des dirigeants du CUC incorporent une société, Option Canada, qui empochera rapidement quelques 4,8 millions de dollars en subventions fédérales. Une vérification interne réclamée par l’Opposition révèlera que le gouvernement n’avait pas respecté 22 des 24 critères normaux encadrant l’allocation de subventions. Le vérificateur Bill Coleman conclura que « les gens derrière le groupe demandeur étaient bien connus du bureau du ministre. »

Le président-fondateur d’Option-Canada était le libéral Claude Dauphin, actuel maire de l’arrondissement Lachine et président de la Société de transport de Montréal. Interrogé par le journal The Gazette au sujet des 4,8 millions $ de subventions obtenues par l’organisme, il affirmera ne pas savoir où était passé l’argent.

Comble de l’arrogance, quand le Vérificateur général du Canada a demandé un rapport sur l’usage des dites subventions, Option-Canada lui a remis un rapport d’une seule page, du genre « pas de facture pas de reçu », écrit Keable.

Pour le journaliste, tout semble indiquer que cet argent a servi à payer le fameux « love-in » du 27 octobre.

Au total, ce sont 21 350 000 $ qui seront amassés en subventions par le CUC à cette époque. Mais la guerre aux souverainistes ne s’est pas arrêtée là. Selon le journaliste Normand Lester, Ottawa aurait transféré 30 millions $ additionnels au CUC à partir de 1996.

Pour ce triste exemple et pour l’ensemble du scandale des commandites, Keable souligne qu’il est pratiquement impossible que les plus hautes sphères du pouvoir n’aient pas été au fait de ce qui se passait au Parti libéral. Il rappelle que, depuis les années 1970, c’est avec peu d’interruptions que siège le Comité du cabinet du premier ministre sur les communications. Ce comité est le maître-d’œuvre des communications et de la publicité au gouvernement. Il est absolument impossible que de telles sommes (on parle aujourd’hui d’un chiffre entre 1 et 2 milliards $ pour l’ensemble du dossier) aient pu être dépensées sans qu’il ne s’en rende compte.

Pour l’auteur, la conduite répréhensible des leaders fédéralistes devrait rendre les souverainistes encore plus méfiants à l’avenir. Mais il souhaite aussi qu’elle entraîne les fédéralistes de bonne foi – car il en existe, précise-t-il – à s’interroger sur le camp auquel ils appartiennent.

« Je suis content que le livre sorte pendant la campagne électorale, dit-il, c’est le temps ou jamais d’en parler, de soulever des enjeux comme ça. »

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