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Une guerre humanitaire
N° 204 - novembre 2001

Les reflets algériens des enfers québécois
Michel Lapierre
La guerre d'Algérie a dissipé les derniers scrupules des indépendantistes québécois de gauche de la fin des années cinquante, petit cercle d'initiés dont Jacques Ferron restera pour toujours le père occulte. Ancien communiste, esprit hostile à la tradition nationaliste française, Ferron a pu, un peu grâce à cette guerre, embrasser notre cause nationale, « toute honte bue ».

Le conflit colonial d'Algérie a donné aux indépendantistes progressistes québécois, qui renouaient avec les Patriotes et les Rouges, la preuve définitive que leurs aspirations ne pouvaient, sur la scène internationale, se confondre avec le nationalisme d'un peuple riche et puissant comme le peuple français. Ces aspirations s'assimilaient, au contraire, à un mouvement anticolonialiste de libération nationale, comme celui des Algériens. C'est Ferron lui-même qui rappelle cette curieuse vérité tout en la trouvant bien imparfaite. « La guerre d'Algérie est survenue à point nommé », écrit-il. Les réactions qu'elle a provoquées au Québec ont révélé que les militants de gauche, partisans de l'émancipation nationale, n'étaient pas, ajoute-t-il, «racistes, impérialistes et pantins», mais, dans les circonstances, « anti-français », puisqu'ils appuyaient un peuple indigène, comme le peuple algérien, dans sa lutte d'affranchissement.

Une lutte intériorisée

Et puis la transposition se faisait d'instinct 0 les Français se changeaient chez nous en Anglais, tandis que nous devenions les Algériens de l'Amérique du Nord. Ce raisonnement était certes un peu simpliste, mais il permettait à Ferron et à quelques autres de se démarquer à jamais des séparatistes de droite, qui, d'une manière combien plus simpliste, voyaient dans le Québec le prolongement de la France et dans l'accession à la souveraineté le résultat juridique d'un simple changement de régime plutôt que le fruit d'une lutte intériorisée de libération.

Magali Deleuze traite de cette gauche indépendantiste et des autres courants idéologiques de l'époque dans son excellent ouvrage L'une et autre indépendance (1954-1964)0 les médias au Québec et la guerre d'Algérie. Elle accorde à La Revue socialiste, à laquelle collaborait Ferron, toute l'importance qu'elle mérite. Fondée en avril 1959, cette petite revue souterraine, de fabrication artisanale, était l'œuvre d'un seul homme 0 Raoul Roy, autodidacte beauceron installé de longue date à Montréal. Ferron avait publié, l'année précédente, Les Grands Soleils, pièce de théâtre consacrée à Chénier et à la libération nationale, imprimée, à l'ancienne et entre deux cuites, par le bohème André Goulet. À Pierre L'Hérault, exégète de son œuvre, qui lui demande où il était, à la veille de la Révolution tranquille, Ferron répond sans ambages 0 « À ce moment-là, avec Raoul Roy… »

Un être aussi singulier que Raoul ne pouvait toutefois pas devenir un véritable maître à penser. Ferron le savait dès le départ. Il lui fallait à tout prix recréer ce génial patenteux idéologique pour neutraliser les effets dangereux d'une pensée baroque. La tâche paraissait facile. Raoul était déjà un personnage ferronien. Il réapparaîtra, sous ce brillant manteau, dans la correspondance et les entretiens du docteur Ferron.

Devenir séparatiste en se torchant…

Comme l'écrivain-médecin, Raoul est communiste dans les années quarante. Il chante L'Internationale dans une chorale semi-clandestine, appelée pudiquement Parti ouvrier progressiste, où de colossaux agents secrets d'Ottawa mettent en valeur leurs magnifiques voix de barytons. Raoul voit en Staline, petit père des peuples, le défenseur insoupçonné de l'identité canadienne-française, à une époque où même Michel Chartrand reconnaît ce défenseur en Lionel Groulx. Aux syndicats catholiques, Raoul préfère les rares syndicats communistes, comme l'Union des marins pour laquelle il travaille à titre de secrétaire. Il était devenu séparatiste, dès les années trente, en se torchant, dans sa chère Beauce, avec le papier journal dont les marchands se servaient pour emballer. Juste avant l'opération, grande découverte 0 le journal La Nation, de Paul Bouchard.

Victime des anticommunistes qui jugule l'Union des marins, Raoul, débrouillard comme tout vrai Beauceron, se lance dans le petit commerce pour survivre. Il ouvre quelques modestes boutiques de vêtements et fait venir ses sœurs de la Beauce pour l'aider. Mais ses beaux-frères ont de la difficulté à se trouver un bon emploi à Montréal. Grande révélation 0 Raoul constate que les immigrants européens y sont plus choyés par le gouvernement fédéral que les Beaucerons et met ça sur le compte du colonialisme, terme dont il est le premier à se servir systématiquement pour expliquer la situation québécoise. Il parle plus que jamais de la nécessité de la libération nationale au docteur Ferron, qui l'encourage à fonder La Revue socialiste.

L'épineuse question de l'immigration, soulevée par Raoul, sur un ton très polémique, agace toutefois son ami. « C'était pas fameux ! Ne serait-ce qu'au point de vue politique. Mais enfin, c'était sincère, ça s'expliquait bien », dira Ferron avec un triste sourire. Obnubilé par les antagonismes objectifs, Raoul ne s'était pas rendu compte que tout l'art de la politique consiste à se faire des alliés.

Magali Deleuze n'est sans doute pas au courant de tous ces détails pittoresques, mais cela ne l'empêche pas de faire un brillant exposé des idées de Raoul Roy et de mettre en lumière la filiation entre La Revue socialiste et Parti pris. Pour Raoul, socialisme et anticolonialisme ne font qu'un. Sa pensée se résume dans un cri qui s'élève de son taudis de la rue Amherst pour se dresser comme une colonne inébranlable au-dessus du Faubourg à m'lasse 0 « Pour l'indépendance absolue du Québec et la libération prolétarienne-nationale des Canadiens français!»

Avec un tel programme, il fait au moins un converti. Un scout, qui avait failli devenir frère du Sacré-Cœur, pousse un hurlement, combien plus sauvage que le cri de Raoul, en découvrant La Revue socialiste dans une librairie. « Je devins indépendantiste avoué, en 1959, en accord » avec cette revue, dira plus tard Gaston Miron. Le scout voit bien que le Québec indépendant imaginé par Raoul et le docteur Ferron ne serait pas le Portugal de Salazar, cher au séparatiste Raymond Barbeau, avec lequel il discutait dès 1954. Raoul prétendra même avoir exorcisé, des démons du maurrassisme, André d'Allemagne, fils d'un baron français, en initiant ce président fondateur du R.I.N. aux secrets de l'anticolonialisme…

L'aventure d'Orphée

« Nous devons à R. Roy l'usage des termes de décolonisation et de révolution », dira Paul Chamberland, en 1964, dans Parti pris. Dès 1959, ces termes et surtout le lien qui les unit acquièrent, par la force des choses, une résonance québécoise, et nos théoriciens effarés, qui avaient trop vite passé du catholicisme au marxisme, ne s'y retrouvent plus. La révolution anticolonialiste québécoise devient tout autre chose que la révolution algérienne, sans pour autant s'en distinguer clairement. Seul le docteur Ferron s'y attendait. « Le Québec, qu'on le prenne de tous bords, tous côtés », écrit-il, « c'est une difficulté intellectuelle, une entité qu'on ne retrouve pas dans les livres de définitions », y compris dans ceux de Memmi et de Fanon.

En 1960, les indépendantistes de gauche ont toute la gauche contre eux (la fausse gauche ! clamera Raoul l'intempestif) 0 les éléments les plus progressistes de l'Action catholique, Cité libre, les syndicats, les marxistes, les sociaux-démocrates… Cette année-là, le Parti social-démocratique rejette la proposition de Ferron sur la reconnaissance du droit du peuple canadien-français à l'autodétermination, alors qu'il avait déjà reconnu ce droit aux Algériens. Même Pierre Vadeboncœur se « tint coi », raconte Ferron dans La Revue socialiste.

Que l'aliénation québécoise, à cause du poids de la blancheur occidentale, soit plus subtile et plus profonde que l'aliénation algérienne, Ferron ne sera pas le seul à le soupçonner. Son cadet Pierre Maheu nous invitera à vivre l'aventure d'Orphée 0 « descendre aux enfers de l'aliénation coloniale». Magali Deleuze signale la contribution originale de celui qui sera le vrai penseur de Parti pris. «Nous vivons, en une culture désintégrée, une vie éparpillée, réduite en miettes », écrira Maheu en 1964.

Ce n'est pas un hasard si, dans le petit salon de Raoul Roy, rue Amherst, se forme un groupuscule de jeunes gens qui veulent confusément aller plus loin que la théorie. Raoul ne s'aperçoit de rien; Ferron se doute de tout. C'est en 1963, à la fin de l'hiver, qu'éclatent les premières bombes du Front de libération du Québec.

Magali Deleuze, L'une et l'autre indépendance (1954-1964) 0 les médias au Québec et la guerre d'Algérie, Point de Fuite, 2001.

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