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Bonne Saint-Jean
N° 231 - juillet 2004
Le scandale des commandites lève une partie du voile sur les moyens utilisés dans la guerre que mène une nation pour maintenir sa domination sur une autre nation.
À droite, à droite toute ou droit devant
Pierre Dubuc
Le débat des chefs, tant dans sa version anglaise que française, a mis une nouvelle fois en lumière, mais avec encore plus d’intensité, la profonde fracture nationale qui divise le Canada. Il a également permis de prendre la mesure du déplacement vers la droite du centre de gravité de la politique canadienne.

À la face de millions de Québécois et de Canadiens, Paul Martin a carrément refusé de répondre aux questions répétées de Gilles Duceppe sur le scandale des commandites, sa direction politique et le détournement de millions de dollars vers la caisse électorale occulte du Parti libéral.

Ce scandale est d’une autre nature que les cas de prévarication qu’utilisent les partis d’opposition pour déboulonner un gouvernement. Nous sommes devant autre chose qu’une lutte de pouvoir entre deux groupes de la classe dominante par politiciens interposés.

Le scandale des commandites lève une partie du voile sur les moyens utilisés dans la « guerre » – selon l’expression des responsables de ce programme – que mène une nation pour maintenir sa domination sur une autre nation.

L’attitude des chefs des autres partis politiques était fort révélatrice. S’il s’était agi de cas classiques de corruption, MM. Harper et Layton auraient rivalisé d’indignation avec Gilles Duceppe. Mais ils n’ont évoqué que du bout des lèvres le scandale des commandites.

Nulle surprise du côté de Stephen Harper, dont le parti – sous ses vieux habits du Reform Party et de l’Alliance canadienne – s’était fait le promoteur de la partition du Québec et le concepteur du Plan « B » qui allait inspirer la Loi sur la clarté de Stéphane Dion.

On aurait cependant pu s’attendre à ce que le « nouveau démocrate » Jack Layton pourfende Paul Martin, d’autant plus qu’il avait, en début de campagne, pris position contre la Loi sur la clarté. Il n’en fut rien. Pire, lorsque sommé par Duceppe, lors du débat en anglais, de se démarquer des positions chauvines de l’ancienne cheffe du NPD, Alexa McDonough, et de Bill Blaikie qui l’avaient tous deux rabroué pour sa position en faveur de l’autodétermination du Québec, Jack Layton a piteusement capitulé. « C’est de l’histoire ancienne, a-t-il déclaré en substance, il faut maintenant regarder vers l’avenir. »

Le débat des chefs a illustré de façon remarquable le virage à droite de la politique canadienne. Jadis, les leaders néo-démocrates David Lewis et Ed Broadbent avaient pour thème principal de campagne la dénonciation des « welfare corporate bums » et même Jean Chrétien a fait sa dernière campagne en promettant des « jobs, jobs, jobs ». Mais n’eût été de Gilles Duceppe, l’évasion fiscale pratiquée par la Canadian Steamship Lines de la famille Martin et le vol de 45 milliards $ de la caisse d’assurance-emploi auraient à peine été effleurés.

Une bonne partie du débat a été centrée sur les valeurs sociales (avortement, mariage entre conjoints du même sexe) ce qui, malgré les apparences, constitue une victoire pour Stephen Harper.

En effet, dans un important discours qu’il a prononcé l’an dernier devant le groupe conservateur Civitas, M. Harper définissait les conceptions fondamentales de sa politique en rappelant l’existence de deux courants de pensée fondamentaux du XIXe siècle, le libéralisme économique classique tel que défini par Adam Smith et le conservatisme social classique élaboré par Edmund Burke. Les deux courants, précisait M. Harper, ont fusionné au XXe siècle pour contrer le socialisme.

Aujourd’hui, avec la chute du mur de Berlin et les révolutions thatchérienne et reageanienne, le conservatisme économique a triomphé, précisait Stephen Harper. Même les partis libéraux ou social-démocrates ont adopté les politiques de diminution du rôle de l’État, de privatisations et de libre-échange.

Dans son volume Paul Martin, un PDG à la barre (Écosociété), Murray Dobin a bien décrit le virage fondamental effectué par le Parti libéral lors d’un colloque à Aylmer en 1991. Tournant la page sur l’orientation interventionniste qui avait été celle du Parti libéral depuis la conférence de Kingston en 1961, Jean Chrétien avait déclaré : « Le protectionnisme n’est ni à gauche, ni à droite, il est simplement dépassé. La globalisation n’est ni à gauche, ni à droite. Elle fait tout simplement partie de la vie. »

M. Harper sait très bien que Paul Martin, le grand responsable des compressions budgétaires qui ont suivi ce colloque, adhère au même credo économique, bien que M. Harper veuille aller plus loin dans la diminution du rôle de l’État en prônant, en échange d’une diminution d’impôts, l’abolition des subventions aux compagnies qu’il a lui-même qualifiées récemment de « welfare corporate bums » (sic) !

Le leader conservateur a dû également savourer, lors du débat anglais, le refus de Jack Layton de condamner l’Aléna. M. Layton s’est contenté de dire qu’il renégocierait certains aspects du traité. Un revirement complet de la position traditionnelle du NPD. Et, bien entendu, M. Harper n’est pas sans savoir que le Bloc québécois est un chaud partisan du libre-échange.

Le conservatisme économique ayant triomphé, la lutte doit maintenant porter, déclarait M. Harper dans son discours devant le groupe Civitas, sur le terrain des valeurs sociales. Le véritable ennemi n’est plus le socialisme, mais le relativisme moral, la neutralité morale qui s’exprime, par exemple, dans la tolérance de la gauche à l’égard de la consommation des drogues, alors qu’elle mène campagne contre le tabagisme.

Le chef conservateur veut redonner plus de pouvoirs aux familles dans l’éducation des enfants, les appuyer par une législation sévère contre les jeunes contrevenants, et revaloriser l’institution du mariage en accordant plus d’importance aux valeurs religieuses.

La politique extérieure du Canada doit également reposer sur les valeurs morales du bien contre le mal. Une manifestation, selon lui, du neutralisme moral est la réticence de la gauche à combattre le terrorisme avec les moyens appropriés.

M. Harper est un habile politicien. Il prévient ses partisans de bien choisir le terrain des luttes à venir en s’assurant de ne pas diviser les rangs des conservateurs. « L’important, déclare-t-il devant le club Civitas, c’est d’aller dans la bonne direction, même si c’est lentement. »

De toute évidence, il pense que le temps n’est pas venu de remettre en question l’avortement, mais qu’il peut affronter la gauche sur la question des conjoints de même sexe, sachant que cela ne concerne qu’un très faible pourcentage de la population canadienne.

En centrant le débat sur les « valeurs », Paul Martin concède à Stephen Harper qu’il partage, à quelques nuances près, sensiblement les mêmes positions sur les inégalités sociales, le rôle de l’État, le réarmement du Canada, les relations du Canada avec les États-Unis… et les deux évitent de faire de ces questions l’objet d’un véritable débat public !

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