L'aut'journal
Le samedi 25 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
Le portulan d’un voyageur montréalais
Entre un roman de Dickens et un campement gitan
Jean-Claude Germain
Vers la fin des années quarante pour un jeune garçon qui avait déjà fréquenté par ses lectures l’Angleterre populaire du XIXe siècle, la vie de la colonie anglo-protestante de Greenfield Park aurait pu sembler familière sans cesser pour autant d’être totalement étrangère.

Planté comme un avant-poste de l’Empire, au coin de la rue Victoria et du boulevard Churchill, le magasin général sortait tout vif d’un roman de Dickens. Nulle part ailleurs que dans sa prose romanesque, on aurait encore pu trouver un commis, dans la soixantaine, affublé d’une chienne et d’une visière verte, pour répondre en se mordant les lèvres : Sorry dad ! à un octogénaire qui ressemblait comme une pastille pour la toux aux célèbres Smith Brothers.

Tamisée par des stores, la lumière baignait toute la pièce dans l’atmosphère saturée d’une vieille gravure. Debout devant son comptoir, les bras croisés sur son cache-poussière, monsieur Smith’s, comme l’indiquait le fronton de son établissement, pressait son héritier d’ouvrir sur-le-champ l’ombrelle d’une cliente. Coiffée d’un large chapeau fleuri, la dame, boutonnée jusqu’au cou, portait des gants par un bel après-midi d’été et sans qu’il n’y ait de noces, d’enterrement ou de messe à l’horizon, cachait ses traits derrière une voilette.

Encore plus étonnant à mes yeux, son visage ne reluisait pas, pas la moindre trace d’humidité sur sa peau, même pas une goutte de sueur. C’est sûrement pour ça qu’y ont le don de nous faire suer, me glissa mon père en se dirigeant toute voiles dehors vers le maître de céans.

Well trader what, are the novelties of the week ? C’était toujours la même routine. Il écoutait distraitement mon père lui vanter les mérites des lunes de miel, des boules de coco, des fraises en sucre, des feuilles de menthe en gelée ou de la nouveauté de la semaine, des fouettes en licorice rouge, et le vieux sacripant concluait invariablement avec un sourire perfide : It’s all toffee to me !

Une fois de retour dans le camion, mon père s’allumait une cigarette, question de donner le temps à Smith’s junior de s’éclipser et de venir le rejoindre pour passer la commande à l’insu du patriarche qui se faisait un malin plaisir d’éconduire tous les fournisseurs.

Dans ce hameau de la campagne anglaise égaré sous le ciel de la vallée du Richelieu, les gens étaient déroutants. On aurait dit qu’ils n’avaient jamais accepté de vivre au Québec ou en Amérique. Le mot home n’évoquait pas pour eux la douceur du home sweet home américain mais la nostalgie du vieux pays, the old Country, la Grande-Bretagne chérie, cette mère patrie où l’on conservait les biscuits à thé dans des boîtes de fer blanc et la marmelade dans des pots de grès, cette vieille Angleterre où les enfants naissaient aussi vieux que leurs parents.

Il y a des villes qui parlent aux yeux d’autres aux oreilles. Mackayville – qui n’était séparée de Greenfield Park que par le boulevard Taschereau – parlait au nez. L’odeur des égouts à ciel ouvert qui longeaient les rues en terre battue était assez forte pour être palpable. C’était Venise sans les gondoles. Surtout l’été par canicule, les enfants en demeuraient tout hébétés et les chiens en perdaient même le réflexe de japper.

Baptisée tout d’abord Mackayville pour immortaliser le nom du notaire qui en avait orchestré le développement sur le modèle d’une cour à scrap, la municipalité en quête d’honorabilité se rebaptisera Laflèche par la suite, du nom de la ville natale de Jérôme Le Royer de la Dauversière, père fondateur de Montréal, à moins que ce ne fut Laflèche pour remettre la ville dans le droit chemin en évoquant la figure du célèbre évêque ultramontain des Trois-Rivières.

Mackayville avait tout d’un campement de gitans. Les maisons étaient montées sur des blocs comme des autobus abandonnés dans un terrain vague. Toute l’agglomération se présentait comme un vibrant hommage à la gloire du papier noir et du papier brique.

Compte tenu du nombre impressionnant de panneaux de Kik Cola, Denis Cola, Corona Cola et Jumbo Cola qui placardaient les habitations, on aurait pu croire que c’était là une ville d’eau gazeuse bas de gamme, une première en son genre en quelque sorte. L’observation n’aurait pas été fausse. À Mackayville, la consommation d’eau à la pompe ou au robinet n’était pas recommandée. Les porteurs d’eau avaient repris du service pour la vendre à la criée et à la chaudiérée.

Sans doute parce que l’eau était dure, les gens étaient roffe and toffe et pour protéger ses ouailles des méfaits de l’intempérance, le curé avait imposé le régime sec sur le territoire de la municipalité, à l’instar de Greenfield Park et de Saint-Lambert. Un zèle intempestif qui poussait les lacordaires à se réunir dans l’église pour bramer en chœur : C’est le premier verre qui mène en enfer ! et tous les autres paroissiens à se rendre au diable vert pour lever le coude en compagnie. L’hôtel le plus proche étant à Saint-Hubert, il va sans dire que le déplacement les poussait à boire sérieusement. Les voyages en taxi ne forment pas la jeunesse, avait souligné ironiquement mon père qui mettait peu d’espoir dans les interdits.

Pour maintenir l’ordre ou plutôt rappeler que l’ordre et la loi existent, la municipalité avait senti le besoin de les rendre visibles. Elle avait donc engagé un constable pour arpenter les rues en oubliant que les dites rues étaient sans trottoirs, en gravelle et que la majorité des chauffeurs de Mackayville ne connaissaient qu’une vitesse de conduite : à planche. La théorie voulait qu’en naviguant à haute vitesse sur la crête du gravier, on évitait les soubresauts de la planche à laver.

Tous les jours le pauvre homme débutait ses rondes avec un uniforme bleu et les terminait dans une tenue kaki. Sans doute pour donner moins de prise sur ses habits à la poussière que soulevaient les autos, le conseil de ville décida de lui acheter un vélo. Ce qui provoqua aussitôt la création d’une nouvelle discipline sportive : le lancer du constable dans le fossé.

Dès lors, une ou deux fois par semaine, une voiture qui allait dépasser le représentant de la loi ralentissait en arrivant à la hauteur de sa bicyclette et une main fort peu charitable poussait le constable tête première dans l’égout à ciel ouvert qui longeait la route.

Lorsque ce dernier en sortait de peine et de misère, tout le monde le fuyait et il retournait souvent chez lui avec une grappe d’enfants qui l’accompagnaient en hurlant sur tous les tons : Tu-pu-tu-pu ! Ainsi la force constabulaire de Mackayville n’était pas précédée par sa réputation comme la Police provinciale, mais par son odeur. Toutes deux mauvaises par ailleurs.

L’été, à Mackayville, la moralité jouait à cache-cache avec la progression de l’électricité. Chaque fois qu’une nouvelle rue était branchée, le chemin des amoureux s’enfonçait un peu plus profond dans les fourrés et les sous-bois où les couples délurés s’adonnaient aux plaisirs défendus des péchés poilus à la lumière des mouches à feu. La Grande Noirceur était parfois singulièrement habitée.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.