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Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
La voix d’Émile Nelligan
La mue et la langue de la mère
Jacques Ferron
À la mue de la voix, même s’ils en étaient prévenus, la plupart des garçons restent interloqués. Les mots ont pris une autre teinte, la parole ne coule plus de source. La voix qu’ils ont perdue, formée sur celle de la mère, dans les mêmes registres, se mêlait si bien avec la sienne qu’ils avaient la vague impression qu’elle leur parlait du fond d’eux-mêmes, quand ils parlaient.

Depuis la nuit des commencements, à l’orée du monde, même si la naissance les avait chassés de son sein, cette mère les avait repris et les possédait – c’est le mot – par les chants de la voix et les sortilèges de la parole et voici qu’avec cette mue, elle est chassée à son tour d’eux-mêmes, s’éloigne et les livre au père, ce jaloux, cet intrus, qui la remplace avec sa grosse voix discordante, cette voix du dehors pour laquelle ils ne se sentent aucune intimité, et pourtant c’est elle qui désormais parle par leur bouche.

Interloqués, désemparés, ils ne tardent pas à se reprendre ; ils en éprouveront même de la fierté si l’on a su, comme on le fait d’habitude durant la deuxième enfance, sur valoriser leur sexe, et ils n’en restent que plus pathétiques : cette fierté apprise ne les paye guère de la perte qu’ils ont encourue à l’échange des doux enchantements de l’enfance contre une virilité qui les blesse, d’autant plus brutale qu’elle leur reste abstraite.

Ils s’en ressentiront plus tard et seront des amants équivoques, angoissés par les filles, car ils ne les aimeront pas sans avoir l’impression d’assouvir sur elles une secrète vengeance ; maris, ce sera pis : ils ne s’en rendront plus compte. Mais tous les garçons ne s’accommodent pas de cette intrusion du père ; obligés à sa voix, certains lui refuseront la parole et deviendront, comme on dit si bien, mal timbrés ou timbrés tout court.

Puisque la mère s’est retirée et qu’elle ne parle plus en eux-mêmes par leur propre voix, par cette voix unie, à la fois double et simple, où le féminin et l’enfantin se conjuguent selon les lois de la première et la plus obscure des syntaxes (et qui passe généralement inaperçue), ils tenteront de la rejoindre autrement, en détournant vers elle, à défaut du timbre vocal, tous les autres sortilèges de la parole, même s’ils n’ignorent pas qu’elle est devenue une chimère et qu’ils ne la retrouveront plus.

L’œuvre de Nelligan est une illustration de cette vaine tentative, de cette folle quête. Son père est un Irlandais tombé dans le pactole du ministère des Postes ; ses appointements, qui s’élèvent à huit mille dollars par année, sont considérables pour l’époque, énormes quand on a laissé derrière soi la famine de l’Irlande; il n’en reviendra jamais, ébahi de sa chance, la face ronde comme une lune. Il a épousé une Canadienne qui a le fini mondain qu’exigent ses appointements, formée par les Ursulines de Rimouski à la politesse un peu factice, un peu passée, mais toujours appréciée, de l’ancien régime français.

C’est une mère séduisante, à qui il manque, hélas ! la chaleur du naturel. Elle s’était accommodée de l’Irlandais à cause du train de vie qu’il lui avait procuré, digne d’une dame, ce dont elle n’a jamais douté qu’elle était. Aussi, après en avoir été flattée, elle finira par être désemparée, à cause des conséquences de ce choix passionné, de se voir l’élue de son fils à l’exclusion du père.

Le père lui en sera stupéfait car il s’estime, non sans raison, le principe d’une réalité dont le fils devrait tenir compte. S’il peut s’exprimer en français chez lui à la façon cocasse des Irlandais qui sont, comme on le sait, les inventeurs du joual, c’est par l’anglais qu’il resplendit, à qui il doit tout, le train de sa maison et même le français distingué de sa femme.

Or, après la mue de sa voix, Émile Nelligan refuse la parole à l’intrus, à ce père ébahi, c’est d’autant plus évident qu’il rejeta son vocabulaire pratique, ses mots anglais. Il ne recherchait pas la réalité, mais la mère qu’il avait perdue, qui restait la seule femme qu’il eut connue et qu’il ne pouvait plus partager, malgré qu’il en eût, entre l’homme qu’il était devenu et l’enfant qu’il avait été.

Ce fut avec des mots français, mais choisis parmi les plus rares, sans rapport avec les mots de tous les jours, comme si l’anglais avait contaminé le français usuel, qu’il para sa mère comme une idole, probablement sans le savoir, qu’il composa son œuvre en y mettant toute son âme, avec une exaltation qui ne pouvait pas avoir de suite.

Cette œuvre faite, il fut trop tard. Le père descendit de la pleine lune, brutal, et tout ce qu’il obtint fut de faire de son fils un vagabond qui couchait dans les parcs de peur de rentrer à la maison. Par bonheur – ou par malheur, sait-on ? – ce père n’y restait guère, obligé de repartir sur sa lune en tournée d’inspecteur des Postes. Le poète alors rentrait, génie honteux ; il se réfugiait dans sa chambre où sa mère lui portait ses repas. Il n’y avait plus de commune mesure entre cette femme effarée et l’idole qu’il avait parée.

Un jour, il éclata ; il se mit à frapper à coups de poing contre les murs de cette chambre où il étouffait. Telle fut la crise qui le mena à l’asile Saint-Benoît, non point comme fou, mais en tant que délinquant. Ce fut dans cette prison sans femme que ce beau garçon, dans toute la verve de l’âge, s’éteignit.

Sa mère en fit son sacrifice : elle ne le reverra qu’une fois, furtivement. Lui, avec l’incroyable obstination des fous, il restera fidèle à son œuvre somptueuse et baroque, à cet éblouissement qu’il l’avait obscurci, dont il ne se rappelait plus que des lambeaux qu’il déclamait, les yeux vides, d’une façon machinale.

Historiette parue pour la première fois dans L’Information médicale et paramédicale, vol. XXXI, no 14, 5 juin 1979, p. 9. Avec l’aimable permission de la Succession Jacques-Ferron.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron

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