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Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
Qu’est-ce qui a remplacé l’Église et la monarchie ?
La personne morale des multinationales
Vincent Larouche
Un jour, les gens comme moi seront en prison », affirme calmement Ray Anderson, PDG de Interface, le plus grand fabricant mondial de tapis. Cet extrait du documentaire The Corporation résume bien l’une des idées maîtresses du film : si les multinationales pillent, détruisent, exploitent les populations à travers le monde, aucun individu ne peut officiellement en être tenu pour responsable à l’heure actuelle.

Au terme d’un très long film dépassant les deux heures trente, les réalisateurs Jennifer Abott et Mark Achbar tracent un portrait absolument fascinant de la corporation (au sens anglophone de société incorporée), qui a supplanté l’Église et la monarchie pour devenir l’institution dominante de notre société.

Pour bien comprendre les origines de cette institution, il faut remonter à la fin de la guerre civile américaine, alors que l’adoption du 14e amendement à la Constitution devait garantir les droits individuels des esclaves nouvellement émancipés. Les dirigeants des grandes entreprises se rendirent jusqu’en Cour suprême pour faire reconnaître aux corporations le statut de « personnes morales ». Ainsi, la corporation devenant une « personne » en tant que tel, ses acteurs ne se trouvaient plus responsables de ses actes.

À travers des dizaines d’entrevues et visites en plusieurs endroits du monde, The Corporation s’applique à démontrer que, selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé, cette « personne morale » à qui l’on accorde des droits et des pouvoirs immenses possède tous les attributs d’un dangereux schizophrène.

La plupart des cas d’abus de la part des multinationales que nous présente le film sont déjà connus et dénoncés par les activistes à travers le monde : Monsanto vend aux fermiers indiens des graines porteuses d’un gène d’autodestruction, IBM a contribué à l’Holocauste en fournissant aux nazis ses fameuses cartes perforées, les fabricants de vêtements américains exploitent des enfants dans les pays du tiers-monde, etc.

Toutefois, la grande force du documentaire est de donner la parole aux gens qui oeuvrent à l’intérieur de l’univers des corporations, qu’ils soient PDG, conseillers ou courtiers à la Bourse. Étonnamment, ils sont presque tous parfaitement conscients des agissements terribles de leurs entreprises et de la souffrance qu’elles engendrent à travers le monde. Ils ne cherchent aucunement à nier ces agissements, mais bien à se décharger de toute responsabilité.

La loi oblige les sociétés incorporées à placer les intérêts de leurs actionnaires au-dessus de toute autre considération. Les personnes oeuvrant au sein des corporations peuvent donc se déculpabiliser, puisqu’ils n’ont pas d’autre choix que de favoriser le rendement maximum, sans penser aux conséquences humaines et environnementales.

Un ancien PDG de Goodyear déclare d’ailleurs à la caméra que ce poste fut le plus frustrant qu’il ait jamais expérimenté, puisqu’il n’était pas libre d’agir selon sa conscience. Il aurait bien aimé ne jamais mettre à pied des dizaines de milliers de travailleurs à travers le monde, mais il lui fallait remplir les poches des actionnaires.

Dans une autre scène, Sir Mark Moody-Stuart, un dirigeant de la pétrolière Royal Dutch Shell, discute avec des manifestants écologistes qui viennent d’accrocher sur sa maison une bannière le dénonçant comme un meurtrier. L’homme d’affaires et sa femme se révèlent charmants, offrent du thé aux activistes et s’avouent très préoccupés par les droits de l’homme et la pollution.

Mais comme nous l’apprend la scène suivante, toutes ces préoccupations éthiques de la part de celui qui est censé tenir les rennes n’empêchent pas Shell, au même moment, de polluer gravement le delta du Niger, en Afrique. Elles n’empêchent pas non plus Ken Saro Wiwa et huit autres manifestants locaux qui s’opposent à la pollution de leur habitat par Shell d’être pendus haut et court.

Le champion de la non-culpabilisation demeure toutefois ce courtier de la Bourse de New York, qui se dit très au courant des problèmes causés par les corporations dans le monde, mais qui parvient à les chasser de son esprit en un temps record. « Nous nous disons, oui il y a une ville qui se fait gravement polluer au Pérou, mais bon, ce type a besoin de cuivre, achetons du cuivre ! », explique-t-il.

Le même courtier affirme qu’au moment où les avions ont percuté les tours du World Trade Center le 11 septembre 2001, tous ses collègues (à l’exception de ceux qui se trouvaient dans les tours) se sont exclamés : « Oh mon Dieu, la valeur de l’or doit exploser! À combien est l’or ? »

La même chose s’était produite au début des années 1990 lors de la première guerre du Golfe. Les courtiers attendaient fébrilement que les bombes se mettent à pleuvoir sur Bagdad. Ils souhaitaient aussi que Saddam Hussein cause un maximum de pertes et de dommages lors de la guerre. « Nous disions allez, fait tout ce que tu as à faire, mets le feu aux puits de pétrole. » En effet, le cours du pétrole se mit à augmenter en flèche, pour le plus grand bénéfice des actionnaires.

Puisque ce ne sont pas les individus, mais la corporation elle-même, qui est reconnue légalement comme la personne responsable, le film dresse la liste de celles ayant été condamnées en Amérique du Nord pour les plus graves offenses criminelles. Après s’être acquittés de milliards de dollars d’amendes pour activités criminelles, ces « personnes morales » sont pardonnées et continuent de jouer un rôle prépondérant dans nos vies quotidiennes. Tout cela en attendant le jour où, comme le dit Ray Anderson, les individus eux-mêmes seront tenus responsables, et se retrouveront en prison.

The Corporation, de Mark Achbar et Jennifer Abott, présenté avec sous-titres français au Cinéma Cartier à Québec et à l’Ex-Centris à Montréal.

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