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Une guerre humanitaire
N° 204 - novembre 2001

Sommes-nous tous des Américains ?
Nicolas Lefebvre Legault *

Lettre ouverte à Mme Christiane Gagnon, députée bloquiste de Québec à la Chambre des communes



Madame,

Il aura fallu l'appel de Françoise David, dans Le Devoir du 19 octobre dernier, pour que je me décide à vous écrire. Il n'est pas dans mes habitudes d'écrire des lettres aux autorités, je ne crois que très peu aux vertus du lobbying, mais la situation est grave et je m'en voudrais de ne pas vous rappeler vos responsabilités.

Madame, vous siégez à une Chambre qui cautionne le bombardement de populations civiles innocentes – elles sont toujours innocentes –, au nom d'une guerre floue entre « le bien et le mal » contre un ennemi invisible et inconnu. À une Chambre qui foule au pied les libertés fondamentales et s'apprête à donner des pouvoirs exorbitants aux corps policiers sous prétexte de « lutte contre le terrorisme ».

Madame, si vous avez effectivement les idées que vous dites avoir, il est urgent de vous désolidariser de cette Chambre et de dénoncer la participation du Canada, même minime, à l'actuel «effort de guerre ». Des millions de personnes, tant au Québec qu'en Afghanistan, vous en seront reconnaissantes.

C'est la guerre, le « choc des civilisations » ! « Nous sommes tous Américains ! » «Combattons l'intégrisme et God Bless America ! » Que de cynisme... Je n'ai pas voix au chapitre quand « mon » pays en bombarde un autre, et les millions d'autres progressistes du Canada non plus.

Il ne me reste que la rue (où je vous ai d'ailleurs vue, dans une manifestation «contre la guerre et le racisme »). VOUS, par contre, avez voix au chapitre, en tant que députée. Bien sûr, ce n'est pas une voix bien forte et elle ne risque pas d'infléchir le cours des événements. Bien sûr, le gouvernement libéral fera à sa tête comme tous les gouvernements.

Mais vous avez le choix entre une Chambre unanime et solidaire du bombardement de populations innocentes, ou bien une Chambre où s'exprime la dissidence de la société.

Madame, votre courant politique glorifie toutes les instances où des Québécois et Québécoises ont manifesté des sentiments pacifistes et antimilitaristes et refusé de participer à des guerres coloniales. Vous avez aujourd'hui une occasion en or de réactualiser tout cela en vous opposant à une nouvelle guerre du même type. Car quand une coalition anglo-américaine bombarde un petit pays comme l'Afghanistan, c'est en effet de l'impérialisme et du colonialisme.

Vous connaissez comme moi les « bénéfices collatéraux » liés à cette guerre, par exemple ceux de la firme californienne Unlocal. Jusqu'à récemment, Unlocal était en contact avec le régime des taliban, mais n'a pas réussi à établir d'accord avec eux sur un projet de pipeline qui devait aller du Turkménistan à l'Inde, via – précisément – l'Afghanistan.

Ce pipeline aurait permis d'apporter du gaz et du pétrole au marché asiatique en pleine croissance, et aurait donné à Unlocal un rôle dominant. Le principal conseiller de la firme est nul autre que Alexander Haig, ancien ministre américain des Affaires étrangères. Comme dans toute guerre, nous pouvons nous attendre à ce que les actions militaires américaines appuient les intérêts économiques américains (dans le cas présent, de façon à installer un Afghanistan dominé par les États-Unis et un Pakistan stable et pro-américain).

Madame, vous défendez des idées de justice sociale – un peu de logement social, un peu plus d'assurance-emploi – et participez souvent à des activités du mouvement communautaire. J'espère que vous êtes consciente que la justice sociale ne naît jamais sous les bombes, surtout quand elles rasent un entrepôt de la Croix-Rouge par-ci, un quartier populaire par-là. Je me permets par ailleurs de vous rappeler que les «bombes intelligentes » lancées sur l'Afghanistan coûtent plus de 250 000 $US pièce.

La décence élémentaire exigerait que le gouvernement canadien ne s'associe pas à une si coûteuse entreprise de désolation. L'action actuelle du gouvernement canadien soutient des forces tout aussi répressives, autoritaires et patriarcales que les taliban. Pour savoir ce que les mouvements sociaux de là-bas pensent de l'Alliance du Nord, je ne peux que vous suggérer d'entrer en contact avec l'Association révolutionnaire des femmes afghanes (www.rawa.org).

Mais ce n'est pas tout. Dans la « guerre contre le terrorisme », le gouvernement canadien entend ouvrir un « front domestique » avec une loi antiterroriste. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, ne disait-on pas que la police avait toutes les armes nécessaires pour « mener la lutte » ? Pourquoi une nouvelle loi ? Et puis d'abord, c'est quoi le terrorisme ? On est en droit de le demander, compte tenu de la définition floue et extrêmement large qu'en donne la loi. Déjà que le SCRS, la police secrète canadienne, s'arrogeait le droit d'espionner l'aile radicale des mouvements sociaux sous couvert de lutte antiterroriste.

Qu'est-ce que ce sera demain ? En mars dernier, moi-même et deux autres militantes du Comité populaire avons reçu la visite du SCRS dans le cadre de la préparation du Sommet des Amériques. Nous militions dans une organisation qui avait pour but de « perturber le Sommet ». Vous rendez-vous compte qu'avec la nouvelle loi, le SCRS aurait pu nous boucler pour 72 heures en nous accusant de « terrorisme » ? Vous rendez-vous compte que l'Opération SalAMI, par exemple, serait aujourd'hui qualifiée de «terroriste » parce qu'elle utilise des moyens illégaux pour perturber sérieusement le fonctionnement de certaines institutions ? Je ne fabule pas, c'est déjà le cas en Angleterre où une organisation similaire, Reclaim The Street, est qualifiée de « terroriste ». Jusqu'où les libéraux de ce monde iront-ils pour faire taire la dissidence ?

Pour toutes ces raisons et bien d'autres, je vous demande de dénoncer la « guerre contre le terrorisme » qui est, comme toutes les guerres, une guerre contre les peuples. Il faut exiger que le Canada ne participe pas à cet effort de guerre, tant au pays qu'en Afghanistan. Vous me direz peut-être que vous n'y pouvez rien à cause de la discipline de parti. Si c'était le cas, sachez que vous ne feriez que me prouver, une fois de plus, que le parlementarisme et son système de partis ne vaut pas mieux, dans les faits, que les régimes autoritaires qu'il dit combattre, et qu'il est urgent, ici comme ailleurs, de se battre pour construire une démocratie authentique, une démocratie directe.

Bien à vous,

* Comité populaire Saint-Jean-Baptiste

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