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Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
Le Journal de Montréal et La Presse distribuent de plus en plus de journaux gratuitement et deviennent progressivement des circulaires publicitaires.
La liberté de presse aurait besoin de pub
Pierre Dubuc
Dans l’édition du 8 mai de La Presse, le président et éditeur Guy Crevier pavoisait avec des tableaux aux couleurs criantes censés illustrer les progrès spectaculaires du tirage du quotidien depuis qu’il est imprimé à gros prix sur de nouvelles presses. Les pointes de tarte et les colonnes de couleur illustraient les avancées de La Presse sur ses concurrents, en particulier le Journal de Montréal et The Gazette.

Mais toutes les données avaient la particularité d’être en pourcentages, sans aucune mention des chiffres absolus. Cela avait l’avantage d’occulter que le tirage de La Presse (200 000 exemplaires en semaine, 285 000 le samedi) vient encore loin derrière celui du Journal de Montréal (380 000 exemplaires la semaine, 450 000 le samedi).

L’éditeur de La Presse a monté en épingle le fait que « 40 % du lectorat du Journal de Montréal est constitué de lecteurs qui ne paient pas leurs exemplaires ». Pour Guy Crevier, « la différence est considérable entre des lecteurs touristes qui feuillettent quelques pages à la hâte et les lecteurs de La Presse, des personnes impliquées qui s’identifient à leur quotidien. »

Mais, bien que Guy Crevier n’en fasse pas mention dans son article, un des tableaux montrait que La Presse a aussi ses « lecteurs touristes », puisque 18 % de ses lecteurs ne payent pas leurs exemplaires.

Le même jour, Jean-Robert Sansfaçon dégonflait dans Le Devoir les prétentions de Guy Crevier. Son analyse des données rendues publiques par le Audit Bureau of Circulation démontre que la croissance du tirage de La Presse est attribuable « en totalité à la vente à prix réduit (moins de 50 % du prix normal) de quelque 25 000 exemplaires quotidiennement dans le cadre d’une vaste et coûteuse opération promotionnelle. »

Selon Sansfaçon, sans l’apport de ces « lecteurs touristes », les ventes à prix normal, en kiosque ou en abonnement de La Presse, subissent une chute de 2 % la semaine et de 4 % le samedi. À Québec, la situation n’est pas meilleure au Soleil, également propriété de Power Corporation, où le tirage a chuté de 2 % en semaine. Ces insuccès expliqueraient la rétrogradation d’Alain Dubuc du poste d’éditeur à celui de super-éditorialiste pour l’ensemble des journaux de la chaîne.

La Presse n’allait pas laisser Le Devoir impuni pour cette mise à nu. Dès le lundi suivant, sous la plume du journaliste Francis Vaille, on apprenait qu’au cours de l’exercice annuel terminé le 31 décembre, Le Devoir avait subi une perte nette de 481 064 $, la pire depuis 1995, malgré une légère augmentation du tirage (26 000 exemplaires la semaine contre 43 000 le samedi). La Presse ne diffusant pas ses états financiers, il est impossible de connaître les effets de la hausse de ses coûts d’impression et les conséquences de la baisse de son tirage sur ses états financiers.

Dans l’entrevue qu’il accorde au journaliste de La Presse, le directeur Bernard Descoteaux du Devoir attribue le déficit de son entreprise à une augmentation des coûts de la rédaction et de l’impression et à une diminution des revenus publicitaires gouvernementaux depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Charest. La réduction des subventions gouvernementales aux industries culturelles a également affecté, par ricochet, les revenus publicitaires du Devoir.

Ces chiffres démontrent la très grande fragilité du Devoir, dépendant pour son impression et sa distribution de l’empire Quebecor, et de la publicité gouvernementale pour ses revenus. Cette situation financière extrêmement précaire n’est sans doute pas étrangère aux positions éditoriales très timorées du Devoir à l’égard du gouvernement Charest.

De plus, ces données illustrent la part grandissante de la publicité dans les revenus des journaux. Le Journal de Montréal et La Presse distribuent de plus en plus de journaux gratuitement et deviennent, progressivement, comme le journal Métro, les hebdomadaires Voir et ICI et les hebdo régionaux, des circulaires publicitaires.

Selon différentes sources, les seuls revenus publicitaires de l’industrie automobile dépassent au journal La Presse les revenus des ventes en kiosques et des abonnements. La situation est sans doute pire au Journal de Montréal, où les publicités liés à l’automobile représentent souvent la moitié des pages du journal. Pas étonnant que le développement du transport en commun n’ait pas « bonne presse ».

Guy Crevier ne se cache d’ailleurs pas du virage entrepris par La Presse depuis que le journal est imprimé sur les presses ultra-modernes de Transcontinental. Tout son bilan est axé sur La Presse comme « un véhicule publicitaire exceptionnel lu par des personnes impliquées qui s’identifient à leur quotidien ». Ce que les faits contredisent. La Presse du samedi, avec ses multiples cahiers publicitaires, est en régression. Seul le tirage de La Presse du dimanche, où le contenu rédactionnel l’emporte haut la main sur la publicité, est en progression (+10 %).

La part accrue des grandes corporations dans les revenus par le biais de la publicité n’est pas pour favoriser une plus grande indépendance rédactionnelle de médias qui font déjà partie des grands conglomérats des familles Péladeau et Desmarais. Les grandes entreprises sont férocement fédéralistes et ne plaindront sûrement pas que La Presse n’ait pas de chroniqueur syndical.

De plus, la distribution gratuite d’un nombre de plus en plus grand de médias accrédite l’idée au sein de la population que l’information est gratuite. Une idée déjà popularisée avec Internet. Mais nous savons pertinemment que, si l’information est gratuite, la liberté de presse a un prix.

Produire un journal indépendantiste, dévoiler les dessous des grands enjeux politiques, critiquer le parti-pris idéologique des grands médias, mettre à nu les intérêts conflictuels de la convergence médiatique, proposer des solutions politiques, tout cela ne peut être que l’apanage d’un journal véritablement indépendant.

Nos chroniqueurs, nos journalistes et des dizaines d’autres personnes impliquées dans la production et la distribution du journal apportent, bénévolement et sur une base militante, leur contribution à l’édification d’une presse indépendante.

Malheureusement, on ne retrouve pas les mêmes convictions chez notre imprimeur, la Société des Postes, Bell Canada, notre locateur et d’autres fournisseurs de produits et services. Nous faisons donc appel à la responsabilité citoyenne de nos lectrices et de nos lecteurs pour qu’ils participent au développement d’une presse libre en s’abonnant à l’aut’journal. S’abonner est un geste militant !

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