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Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
Negroponte s’est fait la main au Honduras
Bush nomme un proconsul musclé en Irak
Michel Chossudovsky
L’administration Bush a choisi le représentant permanent des États-Unis à l’ONU, John D. Negroponte, comme prochain « ambassadeur » américain en Irak. Negroponte devrait entrer en poste quand la direction de la coalition, sous les ordres de Paul Bremer, remettra officiellement le contrôle du pays au Irakiens, le 30 juin prochain.

Décrit comme un diplomate chevronné, sa nomination est présentée par les médias américains comme « un pont vers la communauté internationale. »

On attend de lui qu’il « pave la voie à une résolution de l’ONU qui augmenterait la légitimité du nouveau gouvernement irakien », comme l’écrivait le Business Week du 26 avril dernier.

Son mandat, pourtant, n’est pas d’assumer les fonctions diplomatiques habituelles d’un ambassadeur en pays étranger.

Ce qui est envisagé n’est pas une ambassade, mais bien un véritable gouvernement d’occupation, dont le mandat premier sera d’imposer la domination militaire américaine et de contenir le mouvement de résistance.

En l’absence d’un véritable gouvernement irakien, à qui Negroponte présentera-t-il ses lettres de créances ? Son « ambassade » à Bagdad constituera, selon les rapports de presse, la plus imposante mission diplomatique au monde avec quelque 3000 employés, comptant jusqu’à 1000 Américains.

À Washington, des discussions ont lieu à savoir si « l’ambassade » devrait être placée sous la juridiction du Département d’État (qui supervise normalement les missions diplomatiques américaines en pays étrangers) ou du Pentagone. En pratique, le personnel de l’ambassade, comprenant des attachés de la CIA et de l’armée, seront en liaison permanente avec le Pentagone, le haut commandement militaire et la CIA.

Mais qui est donc John D. Negroponte, et pourquoi est-il envoyé en Irak ? John Negroponte a servi comme ambassadeur américain au Honduras de 1981 à 1985. En tant qu’ambassadeur à Tegucigalpa, il a joué un rôle clé dans le soutien et la supervision des Contras, ces mercenaires nicaraguayens basés au Honduras. Les attaques transfrontalières des Contras au Nicaragua ont fait près de 50 000 victimes civiles.

À la même époque, Negroponte a participé à la mise sur pied des escadrons de la mort honduriens. Opérant avec l’appui de Washington, ces derniers ont assassiné des centaines d’opposants au régime soutenu par les États-Unis.

Selon les journalistes Peter Roff et James Chapin, sous le régime du général Gustavo Alvarez Martinez, le gouvernement militaire du Honduras, proche allié de l’administration Reagan, on faisait « disparaître » des dizaines d’opposants politiques dans le style classique des escadrons de la mort.

Dans une lettre au mensuel The Economist datée de 1982, Negroponte écrivait qu’il était « tout simplement faux d’affirmer que des escadrons de la mort avaient fait leur apparition au Honduras. » Le Rapport sur les droits humains du pays, que son ambassade fit parvenir au Sénat tenait le même discours, insistant sur le fait qu’il n’y avait « pas de prisonniers politiques au Honduras » et que « le gouvernement hondurien n’approuve ni ne permet des meurtres de nature politique ou non-politique. »

Pourtant, selon une série de quatre articles parus dans le Baltimore Sun en 1995, la presse hondurienne aurait rapporté plus de 318 cas de meurtres et d’enlèvements par l’armée au cours de la seule année 1982. Le Sun décrivait les activités d’une unité secrète de l’armée hondurienne entraînée par la CIA, le bataillon 316, qui utilisait des méthodes brutales d’interrogation. Les prisonniers étaient souvent gardés nus pendant leur détention. Ils étaient tués et enterrés dans des tombes anonymes quand ils n’étaient plus jugés utiles.

Il est d’une cruelle ironie que l’administration Bush ait choisi un authentique terroriste pour se charger de sa « guerre au terrorisme » en Irak.

Selon le directeur exécutif de Human Rights Watch, Kenneth Roth : « Il existe de sérieuses questions sans réponses au sujet de sa complicité dans les atrocités commises au Honduras et dans la guerre au Nicaragua. »

Mais les « atrocités » font partie de la feuille de route de l’administration Bush en Irak. Negroponte est l’homme tout désigné pour ce travail. Il possède les qualifications requises suite à sa participation à la mise sur pied des escadrons de la mort au Honduras.

L’ordre du jour caché prévoit une réplique irakienne semblable à celle des escadrons de la mort d’Amérique centrale, dont Negroponte fut l’un des principaux architectes.

Negroponte n’est pas nommé pour ses qualités de diplomate. Son mandat ne consiste pas à « maintenir la paix » ou « faire la paix » en liaison avec l’ONU. Il n’est pas non plus préoccupé par la « reconstruction » de l’après-guerre.

Il tient son expérience de la CIA. Sa nomination est une réaction directe à la situation actuelle, avec un mouvement de résistance croissant, qui remet en question la présence militaire américaine en Irak. En d’autres mots, son mandat est de monter une contre-insurrection efficace, à l’aide d’opérations autant clandestines qu’ouvertes.

Selon le Los Angeles Times du 22 avril, il pourrait renverser la décision de l’administrateur Paul Bremer de dissoudre l’entièreté de l’armée irakienne. « Il pourrait aussi suivre la recommandation faite par des généraux américains de permettre aux anciens membres du parti Baas de Saddam Hussein d’occuper des postes au gouvernement. Comme en Allemagne et au Japon après la guerre, ces anciens membres du parti sont habituellement ceux qui ont de l’expérience dans la direction d’un gouvernement. »

Alors que la politique de l’administration face au parti Baas demeure ambiguë, le scénario envisagé concerne le recrutement de loyaux collaborateurs. Dans un tel cas, une partie de l’appareil de répression (bien sûr, sous la supervision américaine pour assurer une « bonne gouvernance ») pourrait retourner entre les mains d’anciens membres de la police et du renseignement baassistes.

Agissant au nom de la CIA et du Pentagone, Negroponte est chargé d’écraser l’insurrection en créant un règne de terreur. Il n’est pas surprenant que, comme le rapportait le Financial Times du 21 avril, le jour où sa nomination fut annoncée, le Honduras a décidé de retirer ses troupes du pays.

Quelle forme prendront les escadrons de la mort irakiens sous Negroponte ? Selon toute probabilité, une nouvelle vague de meurtres clandestins de civils et d’assassinats ciblés sera lancée, afin d’affaiblir l’appui de la population à la résistance. Pour cette tâche, « l’ambassade » tentera de recruter d’anciens responsables du régime baassiste.

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