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Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
Entre le harcèlement, la honte, la culpabilité, l’usure et la lassitude
La langue sera-t-elle victime de l’inculture ?
Gisèle Tremblay
La densité des conflits irrésolus se modifiant dans la durée, reprendre aujourd’hui le débat sur le statut du français au Québec, c’est affronter simultanément plusieurs questions.

La reconnaissance de la situation problématique du français et de la place que ce problème occupe dans le conflit politique, au milieu du négationnisme ambiant.

L’évaluation objective d’une situation linguistique qui évolue sans cesse, avec des avancées et des reculs, au milieu d’intérêts politiques qui tendent à l’occulter.

Le harcèlement judiciaire contre le redressement linguistique, qui n’a jamais cessé depuis la loi 101 et qui se manifeste encore aujourd’hui par une cinquantaine de causes pendantes devant les tribunaux.

La honte et la culpabilité associées à la lutte pour l’émancipation du français, comme à l’usage de moyens pourtant légaux et légitimes pour sa défense (par exemple, la clause dérogatoire), que certains voudraient faire passer pour « naturelles » mais qui sont le résultat d’une guerre psychologique que nous avons perdue.

La lassitude et l’usure, pourtant inconnues dans l’autre camp, qui sont des euphémismes pour la lâcheté ordinaire, si prompte à céder devant l’appétit des honneurs et des avantages personnels, ou tout simplement devant l’effort et l’adversité.

L’inculture, politique et générale, qui conduit à une méconnaissance de la fonction du français dans notre vie : dans notre vie personnelle, qui tant appelle un affranchissement de la pensée; dans notre existence collective, qui languit après l’affranchissement politique.

Intériorisant les arguments de leurs adversaires, les dirigeants souverainistes ont jeté progressivement un voile de suspicion sur toute action publique ou collective pour maintenir ou restaurer le statut que la loi 101 avait dessiné pour la langue française ou que toute autre analyse de la situation pourrait aujourd’hui imposer.

Or, cette suspicion, et la honte qui en découle, font partie du problème. Elles sont le résultat d’une lutte politique pour la conquête de l’espace linguistique au Québec. Tout combat pour le statut du français doit d’abord analyser la genèse et la fonction de ce malaise, qui réapparaît sans cesse dans notre vie collective comme une douleur fantôme.

De ces accès périodiques, le plus récent fut distillé sous Lucien Bouchard en manipulant les bilans linguistiques pour éviter d’intervenir, en discréditant systématiquement ceux qui refusaient de s’aligner sur cette position (militants, hauts fonctionnaires) et en décrétant immoraux la plupart des redressements proposés, en particulier les mesures législatives. Il faut retracer cette histoire, pour en démonter le mécanisme et le désactiver.

Pendant que les souverainistes eux-mêmes retraitent en se couvrant les yeux, des groupes anglophones militants, dont la langue jouit pourtant d’une suprématie sans conteste en Amérique, n’en continuent pas moins à manœuvrer sans état d’âme, avec l’appui de la majorité canadienne et de son État national, pour regagner pas à pas plus d’espace pour l’anglais au Québec. Là où une langue s’efface, une autre apparaît : il n’y a pas de « vide » linguistique, mais un rapport de forces entre deux langues pour occuper l’espace.

À l’abri de ces sociodrames, les problèmes réels du français persistent et demeurent sans solution : à Montréal, où aux difficultés traditionnelles le maire Tremblay vient d’en ajouter une autre, confondant fusion politique et fusion linguistique; dans l’Outaouais et l’Ouest de l’île où réapparaît périodiquement l’ombre de l’assimilation; dans les milieux de travail et en éducation, dans les communications et la science, partout où nous avons démissionné sous l’opprobre.

Entre-temps, des reculs se préparent qui nous trouveront sans défense : la Cour suprême s’apprête à statuer sur l’accès des francophones à l’école anglaise, le ministre de l’Éducation se propose d’imposer l’enseignement de l’anglais dès la première année à l’école française. Le conflit linguistique se poursuit sans nous.

Dans la lutte pour la souveraineté, la question linguistique n’est pas un épiphénomène. C’est à cause même de notre différence linguistique (et culturelle) que nous a été imposée historiquement et qu’est encore maintenue aujourd’hui la tutelle politique dont la souveraineté doit nous libérer. Le problème du français n’est pas ethnique, mais politique. Il est rattaché au statut politique, depuis l’origine jusqu’à maintenant.

Les dérives du débat politique occultent un troublant renversement des termes. Le statut du français, l’accession à la souveraineté ne sont pas dépassés : nous sommes dépassés par les problèmes qu’ils posent. C’est à nous d’en faire l’analyse politique, puis de trouver une issue, pas à nos adversaires. Tant qu’il n’est pas résolu, un problème n’est pas dépassé, il n’est que refoulé. Et la seule façon d’en finir n’est pas de cesser d’en parler, mais de le régler. Oui, nous sommes tannés d’entendre parler de la langue : le but n’est pas d’en parler mais de la parler.

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