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Paul W. Martin
N° 230 - juin 2004
Êtes-vous tannés d’entendre parler de la langue au Québec ?
OUI ! Mais on l’entendra se parler de moins en moins
Suzanne Lachance
Le Conseil de la souveraineté s’est lancé tête première dans le débat linguistique, le lundi 17 mai dernier au Lion d’Or, en posant la question suivante : « Êtes-vous tannés d’entendre parler de la langue ? » Six conférenciers ont répondu à l’appel. Les interventions de Anne Legaré, Jean Dorion, Robert Lalonde, Marie-Claude Sarrazin, Akos Verboczy et Bruno Roy ont à la fois provoqué intérêt et remous dans la salle, preuve que ce type de débat constitue encore un ferment essentiel de la cause souverainiste.

D’entrée de jeu, Anne Legaré souligne que ses nombreuses affectations à l’étranger l’ont convaincue que parler une langue différente en Amérique du Nord constitue une force. Elle estime que la langue française que nous avons reçue en héritage contient un énorme potentiel politique de combat pour la démocratie et la diversité. Elle nous donne, dit-elle, une étonnante force subversive, de par sa capacité extraordinaire de déranger. En effet, dans une mer d’uniformité culturelle, elle nous rend capables de voir le monde autrement et c’est cela qui dérange avant tout.

À la même question, Jean Dorion répond que ce qui le « tanne », lui, c’est le sentiment d’assurance qui fait croire que la question linguistique est réglée. Sans nier que des progrès aient eu lieu, il démontre que, depuis 12 ans, le pourcentage d’enfants éduqués en français au primaire diminue, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’un changement poindra à l’horizon.

Une combinaison de divers facteurs constitue un véritable permis de réangliciser le Québec, dit-il. Car la vitalité de notre langue, rappelle-t-il, réside dans sa force d’attraction; or, elle est actuellement de 2 % par rapport à celle de l’anglais qui est en progression de 59 %. Pourtant la réaction ambiante incite plutôt à se réjouir du verre à moitié plein, « la version liquide du Né pour un p’tit pain », dit-il avec humour.

En effet, il rappelle que selon un article récent, sur les 25 maisons les plus chères de Montréal, 23 appartiennent à des anglophones, ce qui démontre que même au plan économique, les progrès n’ont pas été aussi importants qu’on le dit.

Quant à Marie-Claude Sarrazin, co-signataire du rapport Larose, elle se dit bien « tannée » du dialogue de sourds entre les défenseurs de la langue française. Se demandant si on doit revenir aux dispositions originales de la loi 101, elle reconnaît que ses grands principes sont toujours pertinents. Cependant elle estime que la négation de ses effets structurants empêche l’adhésion des générations plus jeunes.

En effet, les enfants de la loi 101 ont vécu dans un Québec qui leur a donné les moyens de prendre leur place, en affirmant la francité de la nation. En même temps, les anglophones ont accompli des progrès considérables dans l’apprentissage du français, faisant de cette langue, dit-elle, la véritable langue commune du Québec. Les jeunes ont donc construit leur perception identitaire sur les assises d’un patrimoine civique qui désigne comme Québécois l’ensemble des personnes habitant le territoire. Ce qui les motive maintenant, dit-elle, c’est la nouvelle réalité mondiale et de penser le Québec dans les Amériques et le monde.

Robert Lalonde, lui, se dit tanné lorsqu’on dépouille le débat de passion., et qu’on utilise une langue de bois, un charabia incompréhensible. Il déplore l’absence de la grande musique de l’émotion lorsqu’on aborde le sujet de la langue.

Pourtant, dit-il en substance, notre langue maternelle est une langue de vie, de passion. L’émotion et la passion doivent faire partie de la défense de notre langue, ce qui en favorisera la contagion chez les immigrants, plaide-t-il.

Akos Verboczy avoue être parfois tanné, préférant de loin l’action à la discussion. Pour lui, la protection du français est indissociable des gestes posés pour intégrer les immigrants. Tout en reconnaissant la fascination qu’exerce encore l’anglais sur ces deniers, il préconise des mesures qui confèrent des avantages tangibles à ceux qui adoptent le français : de bons emplois, une éducation de qualité, un logement décent.

La défense de la langue jusqu’ici s’est faite pour le bien de la majorité, dit-il. Il faut dorénavant que ce soit pour leur propre bien que les immigrants choisissent le français. Dans cette perspective, il propose d’améliorer l’enseignement du français dans le but d’assurer une maîtrise de la langue à ses locuteurs, une plus grande disponibilité de cours de français pour les immigrants, une répartition de ces derniers dans les diverses facultés universitaires, des émissions en français à la télévision ethnique, et le rapatriement de tous les pouvoirs en immigration.

Bruno Roy, quant à lui, y est allé d’un retentissant: « Tannés, peut-être, mais avons-nous vraiment le choix ? » Ce débat doit continuer, malgré le désir des autres de nous voir mourir sans mot dire, rétorque-t-il, se désolant particulièrement de la situation montréalaise, qu’il juge très inquiétante à la suite des récentes déclarations des Libman, Tremblay et cie.

Le refus des politiciens de défendre la langue relève de l’inconscience, de l’absence de vision et de la lâcheté politique. Ce sujet est devenu tabou, même au PQ, rappelle-t-il. La vision prédominante s’inspire du multiculturalisme et réduit les francophones à une dimension ethnique et minoritaire, qui pervertit la notion du bilinguisme. On ne sait plus trop quelle est l’identité montréalaise, déplore-t-il. Le devoir des élites politiques est de s’engager à protéger la langue de la majorité, qui est aussi le patrimoine de tout un peuple.

Quoique les participants aient été attentifs lors de toutes les présentations, celle de Marie-Claude Sarrazin a provoqué quelques murmures de réprobation, ce qui a poussé Mme Legaré à voler à quelques reprises au secours de sa collègue. Le discours civique a été nécessaire, dit-elle, pour nous sortir du terrain pernicieux où nous avait entraînés l’adversaire. Fait cocasse, une enseignante à la retraite a bien coté « l’élève Sarrazin » pour le style et l’éloquence, mais l’a recalée pour le manque de réalisme, une évaluation qui a semblé recueillir l’assentiment de la salle.

Les participants, nombreux à défiler au micro, ont manifesté leur inquiétude et leur volonté de reprendre ce combat délaissé depuis quelques années. Faisant écho aux propos de Bruno Roy, un nouveau mouvement animé par Pierre de Bellefeuille et Marc Brière a été mis sur pied, celui du « Montréal français », allusion au « McGill français » des années ’70.

Nul doute, la raison et la passion étaient au rendez-vous sur la langue, ce soir-là.

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