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Pataplatte Premier
N° 229 - mai 2004
Le portulan d’un voyageur montréalais
Entre East Brooklyn et Ville LeMoyne
Jean-Claude Germain
Rien ne laisse soupçonner sous la douillette de verdure des cités-dortoirs d’aujourd’hui, le vent libertaire qui a soufflé sur la rive sud du Saint-Laurent dans les années d’après-guerre. Si au nord de l’île de Montréal la nature était naturelle, au sud le naturel était nature.

Une grande partie de ces municipalités, maintenant lavalisées comme on dit javellisées, ont vu le jour dans la plus pure anarchie d’une urbanisation aussi chaotique qu’extravagante. Happés par le rêve états-unien de planter leur tipi sur un mouchoir de gazon, des milliers d’insulaires montréalais, locataires dans un quartier surpeuplé, ont alors traversé le fleuve pour se construire un home sweet home sur les meilleures terres agricoles du Québec. Dans la plupart des cas, ce fut avec des moyens de fortune.

Le climat d’insouciance et de désinvolture qui régnait dans ces développements sauvages où les habitations étaient perpétuellement en chantier et les rues impraticables, n’a eu d’équivalent que la joyeuse pagaille du Farouest ou de la Ruée vers l’or. Mon père avait connu la frénésie et la misère de l’Abitibi du boom et des culottes à Vautrin. Il était donc le voyageur tout désigné pour prospecter cette nouvelle colonisation et ouvrir la route du Sud pour son bourgeois – les termes n’avaient pas changé depuis la traite des fourrures.

D’autant plus que ce n’était pas sa première exploration sur l’autre rive. Les vieux commerçants de Saint-Lambert qui se souvenaient du temps où les voitures à chevaux empruntaient le pont de glace durant l’hiver n’avaient pas oublié le jeune vendeur livreur qui se dégelait devant la truie après sa traversée du fleuve au volant d’un camion ouvert aux quatre poudreries.

De cette époque révolue, il ne restait plus à la fin des années quarante que l’humeur propre à chacune des trois villes riveraines : la raideur victorienne de Saint-Lambert, la morgue atavique de Longueuil et la méfiance campagnarde de La Prairie. À une lancée de pierre des sorties des ponts Jacques-Cartier et Victoria, c’était le free for all ! Soyons plus précis : à condition que la pierre soit tombée par-delà la voie ferrée qui marquait les limites du monde civilisé.

À l’exception de Préville, une anomalie cossue et huppée qui confirmait la règle du hasard créateur, les nouveaux territoires avaient relégué aux oubliettes la notion même d’un plan d’aménagement : tout était le fruit de l’improvisation, les gens comme le revêtement extérieur des cabanes.

À l’ouest du château des Simard de Préville, la montée La Pinière longeait les terres des Brossard de La Prairie et conduisait à une agglomération des plus hétérodoxes. La paroisse Notre-Dame-du-Sacré-Cœur n’était pas desservie par un curé régulier en raison du statut particulier de ses ouailles : la majorité des couples de la paroisse étaient accotés.

On avait donc confié la tâche de convertir ces dégénérés de la morale à un missionnaire des vieux pays, un prêtre français qui portait un béret comme l’abbé Pierre et avait sans doute eu l’occasion de voir la version originale de tous ces films français de France où la censure québécoise prenait la précaution de trafiquer la trame sonore pour remplacer le mot divorce par séparation.

Si on poursuivait son chemin en direction de Chambly, un peu avant d’atteindre Saint-Hubert, au beau milieu de nulle part, on tombait sur un panneau routier nous invitant à échanger une route défoncée pour un boulevard de nids-de-poule qui menait à rien de moins qu’East Brooklyn. Jamais de toute ma vie, l’american dream ne m’est apparu aussi égaré.

Dès qu’on s’enfonçait dans les terres, il fallait s’attendre à rencontrer une suite d’univers disparates qui auraient aussi bien pu appartenir au Dickens des Aventures de Monsieur Pickwick qu’au Steinbeck de Tortilla Flat et de Rue de la Sardine, au Caldwell du Petit arpent du bon Dieu qu’au Charles Williams de Fantasia chez les ploucs.

Les références sont étrangères puisque à ce jour, aucune plume québécoise – sauf à l’occasion celle du docteur Ferron – n’a dépeint ce monde truculent et bigarré qui, pendant une vingtaine d’années, a existé en marge du conformisme bien pensant. En revanche, au cinéma, on respire son esprit fantasque dans l’univers outrancier de Marc-André Forcier, natif de Ville LeMoyne.

De par sa situation géographique, Ville LeMoyne aurait pu être la remise de Saint-Lambert ou le vestibule de Greenfield Park. L’ambition municipale de cet entre-deux ne s’étendait d’ailleurs qu’à deux rues parallèles, mais la singularité des habitants compensait largement pour leur petit nombre.

De tous ces originaux, le plus détraqué était un commerçant rondouillet, aussi timoré que ses lunettes étaient épaisses. Pour se protéger du vol à l’étalage, il avait installé des portes grillagées devant toutes les tablettes de son épicerie et des tiges de fer amovibles sur les comptoirs réfrigérés. Chacune des barrures était dotée de son cadenas. Je ne les ai jamais comptés, mais il y en avait au bas mot une trentaine.

Le rituel que le commerçant observait invariablement pour répondre à chacune des demandes de ses clients était sidérant. Barrure, c’était son surnom, tirait un trousseau de clé de sa poche et l’approchait de ses fonds de bouteille pour identifier celle qui était requise. Puis, après avoir décadenassé la porte ou la barre, repéré l’objet de la commande sur la tablette ou dans le frigidaire, il rembarrait tout sur-le-champ.

Les jeunes prenaient un malin plaisir à attendre qu’il ait complété l’opération pour lui demander d’échanger la couleur de leurs popsicles. Les petits commandaient la saveur par la couleur : rouge pour la cerise, violet pour le raisin, vert pour la limette et brun pour le chocolat. Il n’y avait que la saveur et la couleur orange qui étaient identiques. Les adultes comme les enfants répétaient inlassablement le même manège d’échanger ou de commander les articles un à un. Barrure ne s’impatientait jamais et répétait tout aussi obsessivement la même procédure. Sa phobie était plus forte que son amour-propre.

De temps à autre, il arrivait que voyageurs, vendeurs, livreurs et clients, se cognent le nez sur une porte fermée. Pour cause de maladie ! pouvait-on lire dans la vitrine. Tout le monde savait alors que la femme de Barrure avait fait une rechute. Parieuse invétérée, elle avait la fâcheuse habitude de vider régulièrement la caisse pour aller jouer la recette aux courses.

À chaque nouvelle incartade, le commerçant avait pris l’habitude de prendre une journée de congé pour se rendre à l’Oratoire Saint-Joseph et demander au frère André de guérir la maladie de sa femme. Barrure préfère parier sur les miracles, un lampion ça coûte moins cher que les courses ! avait laissé tomber mon père que j’accompagnais souvent dans ses tournées.

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