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Une guerre humanitaire
N° 204 - novembre 2001

L'affaire Sunera Thobani
Élaine Audet
Le 1er octobre dernier, lors d'une assemblée à Ottawa sur les agressions sexuelles, Sunera Thobani, professeure en études féministes à l'université de Colombie-Britannique et ancienne présidente du Comité d'action national canadien sur le statut des femmes (NAC), a suscité une véritable levée de boucliers de la part des médias de masse, d'un océan à l'autre, pour avoir appelé l'auditoire à résister à la logique de guerre et de vengeance initiée par le gouvernement des États-Unis.

Lysiane Gagnon a pris les devants en qualifiant d'« ignoble diatribe antiaméricaine » et de « délire verbal » l'affirmation de Thobani selon laquelle la politique étrangère des États-Unis « baigne dans le sang». Dans le ROC (Rest of Canada), on l'a traitée d'« idiote », de « stupide comme ses propos », en dénonçant ses « commentaires haineux », les « liens communistes du NAC », etc. Le Devoir, sous la plume d'Antoine Robitaille, s'est empressé de transmettre cette flambée de sexisme et de racisme contre madame Thobani, qui a le grand tort d'être féministe et originaire de Tanzanie.

J'ai lu son discours ainsi que sa réponse quelques jours plus tard aux dénonciations des membres du cabinet fédéral, du premier ministre de l'Ontario et des médias qui l'accusent tout simplement de soutenir le terrorisme, de miner le soutien envers nos alliés américains et réclament sa démission de l'université pendant qu'une plainte aurait été déposée contre elle pour incitation à la haine. On va même jusqu'à lui reprocher les subventions et les postes universitaires dont elle a bénéficiés aux frais des contribuables. On voit que la bêtise et la mesquinerie n'ont pas de fond.

Une attitude courageuse

Je voudrais pouvoir citer ici tous les propos de Sunera Thobani qui fait preuve d'une grande lucidité et ne craint pas de dire avec franchise et passion ce qu'elle pense. Face à la campagne d'intimidation déclenchée contre elle, sa détermination de lutter pour la justice et la paix dans le monde est restée intacte. Dans sa réplique à ses détracteurs, elle se définit dans la tradition académique radicale et engagée politiquement. « J'ai toujours rejeté », dit-elle, « l'élitisme académique qui insiste pour que les universitaires restent au-dessus de la mêlée et de l'action politique, en utilisant un langage abstrait, objectif et une attitude professorale conventionnelle, dénuée de toute passion, afin de prouver leur crédibilité intellectuelle. » Pour elle, il s'est toujours agi d'autre chose, son travail étant enraciné dans les politiques, les pratiques et la parole des divers groupes communautaires en faveur de la justice sociale.

Ses propos sur la politique étrangère des USA

Non seulement, elle ne retire pas ses critiques de la politique étrangère américaine qui lui ont valu d'être accusée de complicité avec les terroristes, mais elle réitère l'urgence d'une analyse en profondeur des causes d'un tel massacre. Pour elle, le meilleur moyen d'en finir avec le terrorisme et l'obscurantisme de l'intégrisme religieux consiste non pas à s'en prendre aux populations civiles de ces pays, déjà affectées par la famine et des conditions climatiques désastreuses, mais de reconnaître la nécessité de corriger les injustices sociales et l'écart scandaleux qui ne fait que s'élargir entre les pays du nord et ceux du sud, et de prendre immédiatement les moyens d'imposer une solution équitable du problème palestinien. Bref, elle ne fait que redire ce que, du professeur Aktouf à Françoise David en passant par Susan Sontag, on a pu lire dans les journaux d'ici et d'Europe, sans que les auteurEs ne soient accuséEs pour autant de crime haineux.

Attaques contre le mouvement des femmes

Il est clair qu'une intellectuelle comme Sunera Thobani n'est ni pour la djihad ni pour les GI et les frappes en Afghanistan et ailleurs. En s'attaquant à une féministe connue, de couleur par surcroît, on a voulu surtout s'attaquer au mouvement des femmes qui, partout, a pris l'initiative de dénoncer le terrorisme, l'intégrisme, l'hystérie guerrière, le racisme et la logique binaire de Bush. D'ailleurs, le titre de l'article d'Antoine Robitaille est éloquent à cet égard 0 « Du féminisme antiaméricain après le 11 septembre ». Pourtant, qui peut nier que les États-Unis aient encouragé l'action de Ben Laden, des taliban et de tous les mouvements intégristes dans le monde, de l'Algérie au Pakistan, et donné leur appui aux monarchies pétrolières les plus corrompues, soit, à l'époque, pour contrecarrer l'influence de l'Union soviétique ou, maintenant, pour déstabiliser les impérialismes rivaux.

Prétendre que la gauche et les féministes sont complices avec les terroristes ou font preuve d'antiaméricanisme primaire, « ce beau prétexte pour ne rien dire, ne rien dénoncer » comme le dit si bien Françoise David, vise à étouffer toute réflexion collective pour ne laisser place qu'au seul instinct de vengeance. On utilise cette accusation comme, il y a quelques années, on traitait à tort et à travers de « politiquement correcte » toute dénonciation de l'injustice sociale. Cette nouvelle chasse aux sorcières permet ainsi de proclamer des lois répressives sans précédent et d'instaurer la militarisation mur à mur du nouvel ordre mondial.

Pour avoir une idée des abus que cette loi des mesures de guerre renforcée, dite C-36, pourrait entraîner, il nous suffit de constater que, dans le cadre des enquêtes sur les attentats du 11 septembre, les États-Unis détiendraient encore incommunicado environ 700 personnes, sans accusations ni procès en vue. En outre, une telle loi pourrait autoriser l'interdiction de toute manifestation antimondialisation ou de mettre en arrestation préventive ceux et celles qui les organiseraient et y participeraient. La dénonciation de cet état de fait ou l'accession démocratique du Québec à l'indépendance ne seraient-elles pas aussi considérées comme subversives ? Qui n'est pas avec moi est contre moi, n'est-ce pas ?

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