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Pataplatte Premier
N° 229 - mai 2004
La concurrence du privé n'est pas une excuse
Radio-Canada ignore le livre depuis sa fondation
Vincent Larouche
Le 30 novembre dernier, plus d'une centaine d'écrivains et écrivaines québécois ont manifesté devant les bureaux de Radio-Canada pour exiger une émission littéraire sur les ondes de la télé publique. Si les artisans du livre en sont rendus à descendre dans la rue pour demander un minimum de visibilité, c'est que la situation est grave : les livres, et par conséquent les idées qu'ils véhiculent, sont à toutes fins pratiques absents des ondes.

On peut comprendre que dans leur recherche de profits, les réseaux privés comme TVA et TQS préfèrent les très rentables Star Académie et autres Loft Story aux émissions culturelles et débats d'idées. Toutefois, il est curieux qu'une télévision publique, avec sa responsabilité civique particulière, ne fasse aucune place au monde des livres. D'autant plus que malgré un recul inquiétant ces dernières années, la lecture demeure toujours le loisir préféré des Québécois, selon le ministère de la Culture et des Communications. Pour Jacques Keable, ancien journaliste à la SRC, la raison est simple : les livres font peur en raison de leur potentiel subversif.

Dans La grande peur de la télévision : le livre, Keable explique : si la télévision programme à son horaire une émission qui traite des livres en tenant compte de l'actualité et des grands débats de société, et que surgit un livre inattendu, subversif et incontournable, comment pourra-t-elle passer par dessus sans avoir l'air de brimer la liberté de parole ? Mieux vaut fermer définitivement le micro et ne pas se mettre dans une position embarrassante.

Pour une société comme Radio-Canada, qui se doit de faire la promotion de l'unité canadienne, le livre québécois est encore plus dangereux, les écrivains québécois ne partageant généralement pas sa vision du Canada. Voilà peut-être la raison pour laquelle le réseau public offre deux émissions littéraires aux téléspectateurs anglophones et quatre aux auditeurs de la radio CBC. Les francophones, eux, radio et télé comprises, n'ont droit qu'à une seule émission littéraire.

Pourtant, ce ne sont pas les livres qui manquent au Québec. Toutes proportions gardées, par rapport à sa faible population, le Québec produit davantage de livres que l'Allemagne, la France ou les États-Unis. Un total de 653 millions $ de ventes en 2002. On a beau déplorer que seulement 52 % de la population lise des livres, il s'agit tout de même d'un auditoire potentiel important pour une émission.

L'argument du manque d'intérêt du public ne tient donc pas la route. À ce titre, Keable cite d'ailleurs le spécialiste de la publicité Claude Cossette, qui affirme que « si on mettait, dans une émission traitant du livre et de la lecture, autant d'argent que dans La Fureur ou Omerta, on aurait un auditoire aussi grand! »

Mais d'autres croient que de tels investissements ne seraient même pas nécessaire. En France, l'émission Apostrophes de Bernard Pivot, consacrée à l'univers des livres, allait chercher des cotes d'écoute oscillant entre 1 700 000 et 4 300 000 téléspectateurs. Transposées à l'échelle du Québec, cela donnerait entre 200 000 et 500 000, un chiffre fort respectable. Pivot n'avait besoin que d'une table, des chaises, de l'intelligence, une bonne préparation et un pichet d'eau.

Nécessité de cotes d'écoute plus élevées, concurrence des réseaux privés, baisse des subventions gouvernementales; Jacques Keable démolit un à un les arguments avancés pour justifier l'absence des livres à l'écran. Il rappelle que, mis à part quelques exceptions qui confirment la règle, le livre est ignoré par Radio-Canada depuis sa fondation, en 1952. La situation était la même avant l'arrivée des réseaux privés concurrents et la baisse des subventions.

Les rares fois où l'on invite des auteurs à la télévision, on les cantonne dans des émissions de variétés où les entrevues cabotines, intimistes et serviles effleurent à peine les idées et le contenu, souligne Keable. Il rapporte d'ailleurs les paroles de Victor-Lévy Beaulieu : « Aujourd'hui, pour qu'un écrivain puisse parler de son livre à la télévision, il faut qu'il soit prêt à jouer de la bombarde chez Marc Labrèche ou à faire du body painting chez Christiane Charrette. »

Comment expliquer cette attirance pour la futilité ? « Le temps est une denrée extrêmement rare à la télévision. Et si l'on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles, c'est que ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses. » Ces paroles du sociologue Pierre Bourdieu sont reprises par Keable, qui rappelle de nombreux cas de censure par omission à la télé.

L'auteur conclu par un appel à tous les syndicats, associations, unions d'artistes, citoyens et citoyennes oeuvrant pour le progrès social, travailleurs et travailleuses de tous les secteurs qui veulent que leurs impôts servent à notre développement plutôt qu'à notre aliénation tranquille. Il interpelle aussi les partis politiques qui considéreraient important que leur électorat puisse bénéficier plus largement d'un savoir qui est bel et bien présent chez nous, mais auquel on ne nous donne pas facilement accès.

Il demande qu'à travers le média le plus populaire et le plus accessible, on nous ouvre l'accès aux livres, même ceux qui dérangent. Il exige une tribune pour « cette pensée québécoise ouverte sur le monde mais que le monde n'entend que bien peu. »

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