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Pataplatte Premier
N° 229 - mai 2004
Le troisième tome de la remarquable biographie de Jacques Parizeau de Pierre Duchesne nous fait pénétrer dans les coulisses du pouvoir, au cœur de la campagne référendaire.
Quelque chose comme un grand homme
Pierre Dubuc
On s'engage dans la bataille et puis on voit », disait Napoléon. Cette maxime militaire, Jacques Parizeau l'a appliquée à la politique lors du référendum de 1995 et il est venu à un cheveu de réaliser l'objectif de sa vie : l'indépendance du Québec. Nous savons maintenant qu'il y serait parvenu, si les puissances de l'argent et le gouvernement fédéral ne s'étaient pas ligués pour littéralement voler les résultats du référendum à coups de « love-in », de commandites et de certificats de citoyenneté délivrés à la hâte à des milliers de personnes par des juges venus de l'Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.

On y découvre un Parizeau en stratège qui, tel un joueur d'échecs, s'apprête à avancer des coups préparés de longue main, dans l'éventualité d'une victoire du Oui.

D'abord, il y a cette réserve de « liquidités » de 17 milliards rassemblés par Hydro-Québec, la Caisse de dépôt et placement et le ministère des Finances, avec en réserve l'appui des trois plus grandes institutions financières québécoises, le Mouvement Desjardins, la Banque Nationale et la Banque Laurentienne, pour affronter une éventuelle tempête financière.

Puis, dans les heures suivant une victoire du Oui, devait être publiée une reconnaissance diplomatique par la France qui affirmait prendre « acte de la volonté démocratiquement exprimée par le peuple du Québec. »

Enfin, pour empêcher tout retour en arrière, allait être publiée dans les grands journaux une liste de 180 personnes du milieu des affaires reconnaissant la volonté des Québécois de se donner un pays.

Pendant que Parizeau se préparait à contrer les coups des fédéralistes, il devait composer avec un entourage qui confirmait le dicton « Je m'occupe de mes ennemis, mais préservez moi de mes amis ». Le portrait en est si désolant que Duchesne se sent légitimé d'écrire que Parizeau « vient de prouver à tous ceux qui en doutaient encore qu'un seul homme peut parfois changer le cours de l'histoire. »

Lucien Bouchard est la figure emblématique du doute et il rassemble autour de sa personne tous les frileux, les branleux et les peureux. Au lendemain de l'échec de Meech, c'est Lucien Bouchard qui forme le groupe anti-péquiste des « non-alignés » qui sont prêts à faire confiance à Robert Bourassa pour faire la souveraineté. Bouchard veut même créer un nouveau parti, le PQ étant jugé trop militant. Le référendum sur l'accord de Charlottetown le ramènera à la réalité.

Plus tard, c'est toujours Bouchard qui propose la stratégie étapiste de Claude Morin de 1980 des deux référendums, un sur le mandat de négocier, le deuxième sur les résultats des négociations. Tantôt Bouchard veut reporter le référendum, voire l'annuler, tantôt il veut le dénaturer en cherchant à y intégrer un parlement à l'européenne ou une forme quelconque d'institutions communes avec le Canada. En bref, Parizeau veut un référendum sur l'indépendance, Bouchard sur le partenariat.

Parizeau stigmatise ce comportement québécois si typique. « Bouchard essaie de mettre tout le monde ensemble. Comme d'habitude, c'est un défi de négociation pour lui. C'est un négociateur. » (…) « Le Québécois, naturellement, n'est pas porté à décider de quelque chose. C'est quasiment de l'atavisme. » (…) « Il y a quelque chose de très profond. Avez-vous déjà vu une telle collection de perdants ? »

Pour Parizeau, deux conceptions de la politique s'affrontent. La politique, présentée par Bouchard comme « l'art du possible » qui appelle et légitime tous les compromis, ou la politique comme moyen de réaliser un projet. « Comme beaucoup de gens peureux, les Québécois veulent avoir quelqu'un qui leur dise c'est par là qu'on s'en va », déclare Parizeau à son biographe.

Une des faiblesses du livre de Deschênes est d'avoir limité son enquête aux hautes sphères de l'appareil gouvernemental et négligé le rôle du Parti québécois et de ses milliers de militantes et militants, ce que Parizeau lui a amicalement reproché dans sa lettre au journal La Presse.

Sans l'appui indéfectible de son parti, de tous ceux à qui il disait « c'est par là qu'on s'en va », il n'aurait pu se rendre si près du but. Mais il faut rappeler qu'il avait trouvé le Parti québécois dans un état lamentable lorsqu'il en avait pris la direction en 1988, avec moins de 50 000 membres et des comtés où l'organisation était inexistante. Parizeau l'a reconstruit en parcourant inlassablement le Québec et en ralliant les membres autour d'une idée claire : la souveraineté du Québec.

Lors de la campagne référendaire, il a mobilisé la population en tenant un discours de gauche. Duchesne rappelle que le vent a tourné en faveur du Oui à partir de l'affaire Garcia – qui avait déclaré vouloir « écraser » les séparatistes – et nous ajouterions que la mobilisation populaire s'est amplifiée quand Parizeau a adopté ce que Lysiane Gagnon avait qualifié à l'époque de discours de « lutte de classes. »

Félix Leclerc disait, en évoquant la perspective d'un référendum à venir, qu'il ne faudrait pas que le camp du Oui soit en avance dans les sondages plus de trois semaines avant la date du scrutin, de façon à surprendre le Canada anglais. C'est presque ce qui s'est produit en 1995.

Ses biographes nous apprennent qu'une semaine avant le scrutin, Jean Chrétien fondait en larmes devant son caucus parce qu'il était convaincu d'avoir « perdu le Canada ».

Les fédéralistes ont réussi in extremis à renverser la vapeur avec le « love in » et leurs stratèges s'étonnent encore que le camp du Oui n'ait pas répliqué avec un rassemblement monstre. Duchesne nous apprend que Claude Dubois avait contacté la permanence du Parti québécois en s'offrant pour remplir, avec une vingtaine d'artistes, le Stade Olympique. Son appel ne sera pas entendu.

On ne pourra compter sur l'effet de surprise la prochaine fois et nous pouvons nous attendre à tous les coups fourrés. Déjà, nous avons appris que l'armée canadienne était en 1995 dans un état de préparation supérieure à celui des politiciens. Lors de la dernière entrevue de sa carrière, à Radio-Canada, Jean Chrétien admettait que l'armée avait, la veille du référendum, retiré tous les F-18, sauf deux, du territoire québécois. De plus, le journaliste Lawrence Martin a révélé que, dans l'éventualité d'une victoire du Oui, l'armée se serait déployée en territoire québécois sous le prétexte de protéger les édifices fédéraux.

Le camp du Oui aura besoin d'une idée claire, d'une direction aguerrie et d'une organisation à toute épreuve.

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