L'aut'journal
Le samedi 24 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Je suis un bon chrétien
N° 228 - avril 2004
Les multiples présents de l’histoire
Avancez en arrière !
Jean-Claude Germain
Un homme se réveille sur la route de Damas. Il est étendu sur le macadam brûlant. Il se lève et regarde autour de lui. Son cheval n'est plus là. Il se nomme Paul de Tarse. Il n'est pas encore conscient que sa crise d'épilepsie a duré deux mille ans. De toute sa vie, rien n'a jamais été aussi clair. Désormais, il convertira l'humanité à sa nouvelle vision des choses. Ce sera sa mission.

Dans le premier café qu'il croise le long de la route, il s'adresse tout de go à la clientèle qui sirote une consommation. Pas question de garder la Bonne nouvelle pour lui une seconde de plus. J'ai vu la lumière ! J'ai vu le Seigneur Dieu ! lance-t-il à la compagnie qui le détaille du regard avec un sourire béat aux lèvres. Alléluia ! lui répond son auditoire d'une seule voix.

C'est un groupe de pèlerins américains qui se sont arrêtés dans une halte touristique, à un kilomètre de l'endroit où saint Paul aurait été vraisemblablement jeté en bas de son cheval par une illumination divine. Les touristes sont persuadés que l'arrivée d'un saint Paul en costume d'époque est une reconstitution historique et ils applaudissent à tout rompre en répétant inlassablement : Alléluia ! Alléluia !

L'œil en feu, Paul de Tarse en reste bouche bée. Et dans l'embrouillamini de mots étrangers dont cette foule l'inonde en lui touchant la main et en lui frottant le crâne, il reconnaît son nom ou quelque chose qui s'en approche au milieu des alléluias qu'on lui assène à répétition.

En Israël, on a l'habitude des faux Messies mais pourrait-il y avoir eu également des faux Paul de Tarse ? Décidément rien ne se passera comme il l'avait espéré, pense le futur apôtre en montant dans un autobus tout brinquebalant qui se rend à Damas où l'attend son destin. Pourquoi a-t-il l'impression que son avenir est un souvenir ?

o

Pas besoin de navettes spatiales pour voyager dans le temps ! Les gares de chemins de fer et les terminus d'autobus suffisent amplement. Grand amateur de trains devant l'éternel, le romancier Paul Théroux peut en témoigner. Dans Patagonie Express (Albin Michel), il raconte comment il a emprunté un jour le métro de Boston pour ne s'arrêter de rouler en wagon qu'une fois rendu à Esquel en Patagonie.

Les Amériques que le romancier a alors croisées sont invisibles pour le tourisme conventionnel et obsolètes pour la majorité des habitants des pays que le voyageur, lui, traverse au rythme lent d'un moyen de transport qui s'arrête partout. En Amérique du Sud, les Indiens sont très peu présents dans la vie des métropoles, mais souvent presque les seuls à emprunter l'Expreso del Sol, El Tren de la Sierra, La Estrella del Norte ou le Lagos del Sur. À l'âge de l'avion et de l'auto, leurs mondes sont des univers parallèles qui perdurent.

Encore aujourd'hui lorsqu'on arrive à Montréal par chemin de fer, on a la sensation d'avancer en reculant dans le temps. Les ruines industrielles qui défilent alors sous nos yeux semblent habitées mais elles ne font plus partie de notre conscience. Les lignes de train mènent toujours au cœur de l'ancienne ville et au centre de la nouvelle, mais donnent l'impression d'être désaffectées ou périphériques. Comme les églises et la foi d'antan !

Il y a un an ou deux en revenant de Trois-Pistoles, je me suis retrouvé sans transition dans une autre époque. Mes voisines d'autobus vivent subitement dans un autre présent. Ce sont de vieilles routières des neuvaines qui causent des aléas de la vie spirituelle et comparent les hauts lieux de pèlerinage. Elles ont toutes fait Lourdes et Fatima.

Les Québécoises vantent les vertus du Cap-de-la-Madeleine à une Française qui les accompagne et l'évocation de Notre Dame du Sourire provoque alors un ah! d'extase collective. Cette version de la Vierge dégage vraisemblablement des bonnes vibes comme on disait au temps des hippies. Ce qui amène le sujet sur une religieuse qui fait l'admiration de toutes. C'est la fondatrice d'un groupe d'adoration, Le Cénacle. La Française, qui sait tout sur tout, rappelle une de ses bonnes paroles. C'est à la femme de choisir si elle doit être Ève ou Marie. Un autre ajoute : Marie est là et elle espère ! Ce qui suscite un nouvel acquiescement collectif dont le sens demeure plus obscur.

Avec leurs voix de jeunes femmes, elles n'ont pas d'âge. Elles discutent d'oblation et de nuits d'adoration comme des étudiantes discuteraient d'un choix de cours à l'Uqam. La Française exprime des doutes. Je ne suis pas sûre d'avoir reçu la grâce ! Mais je me suis réveillée deux nuits de suite en chantant un psaume. Le 139 ! lance une de ses compagnes en enchaînant illico avec les paroles. Tu m'as tissée dans le ventre de ma mère ! Une quinquagénaire confie à sa voisine de banquette qu'elle a l'intention d'offrir Le Cantique des cantiques à une de ses compagnes.

On cause d'apparitions, entre autres celles de la Vierge dans le ciel de Fatima. Priez mes enfants ! aurait-elle dit aux trois petits Portugais. Elle a confié un secret différent à chacun d'eux, s'émerveille encore une des femmes. On a beaucoup de chance d'être à Paris, ajoute la Française sans trop expliciter pourquoi. On peut présumer que c'est parce qu'elle est française. C'est une fan invétérée de Marie. Elle raconte à ses compagnes qu'elle a visité le lieu de pèlerinage au Mexique où s'est produite l'unique apparition homologuée de la Sainte Vierge dans les Amériques. Le soleil est beau là han ? s'extasie une des filles. C'est ça l'Évangile ! conclut une autre. L'Évangile est simple ! opine la Française qui ne l'est pas pantoute.

Durant les séances d'adoration, y faut rester droite sur sa chaise et tout prendre au sérieux, moi je ris, confie la quinquagénaire à sa jeune voisine. Pis je fais des jokes. Tout comme une de ses compagnes de prière. Mais elle, c'est une pince-sans-rire, son mari Benoît est pareil ! On parle de Daniel Ange, de toute évidence une star du mouvement charismatique. C'est le seul à être constamment habité par l'acte. Le Ah oui précédé d'un long soupir qu'elles exhalent de concert ne laisse planer aucun doute sur son gabarit mystique. Que Daniel Ange soit français de toute évidence explique sans doute pourquoi la Française se considère si chanceuse d'habiter Paris. Un peu trop pour la quinquagénaire ! On aura beau dire, mais pour se rapprocher de Dieu, l'Oratoire Saint-Joseph c'est plus propre que Notre-Dame de Paris !

o

Pendant ce temps-là, sur la place Saint-Pierre de Rome, Paul de Tarse s'est mis au goût du jour et il est devenu la coqueluche des touristes du monde entier. Il revendique la paternité du Fonds monétaire international et de l'Organisation mondiale du commerce pour son Église universelle, catholique et impériale. Quicé qui a été le premier à avoir eu l'idée de la mondialisation han ? L'histoire est comme la vie, elle se conjugue à tous les temps en même temps.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.