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Je suis un bon chrétien
N° 228 - avril 2004
Alors qu'on ne se préoccupe que du déficit fiscal
Le déficit linguistique demeure inquiétant
Charles Castonguay
La Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (1972), ou Commission Gendron, a souligné la fonction essentielle de la langue de travail dans le processus de francisation ou d'anglicisation des immigrants allophones. Aussi les lois 22 et 101 avaient-elles toutes deux comme objectif de faire du français la langue de travail habituelle, notamment dans la région de Montréal. Les données de recensement sur la langue principale de travail, recueillies pour la première fois en 2001, confirment la pertinence de cette analyse.

Ces données résultent d'une nouvelle question ajoutée au module relatif aux activités du répondant sur le marché du travail : « Dans cet emploi, quelle langue cette personne utilisait-elle le plus souvent ? » Une deuxième question suivait : « Cette personne utilisait-elle régulièrement d'autres langues dans cet emploi ? »

De l'avis même des analystes de Statistiques Canada, ce second volet – tout comme le nouveau second volet sur les autres langues parlées à la maison – fait cependant problème en raison de sa formulation floue : « régulièrement » recouvre une gamme trop étendue de comportements allant d'un usage quotidien à un usage seulement occasionnel. L'analyse qui suit ne concerne donc que les réponses à la question sur la langue de travail principale.

L'anglicisation nette des travailleurs francophones et leur usage de l'anglais comme langue principale de travail sont liés. Dans la région de Montréal, en particulier, les deux tiers (67,3 %) des transferts nets à l'anglais effectués à la maison par les travailleurs francophones sont associés à l'utilisation de l'anglais comme langue principale au travail. Vu sous un autre angle, parmi les Montréalais qui travaillent principalement en anglais, les 8 161 transferts nets du français à l'anglais représentent près de 10 % de ceux qui sont de langue maternelle française.

Le taux d'anglicisation nette est sensiblement moins élevé parmi les travailleurs francophones qui utilisent aussi souvent le français que l'anglais comme langues principales de travail. Parmi les Montréalais qui travaillent principalement en français, le nombre de francophones anglicisés (15 815) demeure tout juste supérieur à celui des anglophones francisés (13 715).

Le lien entre langue d'usage au travail et langue d'usage au foyer est tout aussi évident en ce qui a trait aux travailleurs allophones. Parmi ceux qui travaillent principalement en français, 69,3 % des transferts nets effectués vont au français -ce qui laisse tout de même une part substantielle (30,7 %) à l'anglais. À l'inverse, parmi ceux qui travaillent principalement en anglais, la vaste majorité (88,2 %) des transferts nets déclarés vont à l'anglais, n'en laissant que 11,8 % au français. Parmi ceux qui utilisent aussi souvent le français que l'anglais comme langues principales de travail, l'anglicisation relative (61,9 %) est supérieure à la francisation relative (38,1 %). La répartition est semblable parmi ceux qui travaillent principalement dans une tierce langue.

À l'opposé d'une enquête sociolinguistique approfondie, le recensement ne permet pas de reconnaître une relation causale entre les données sur la langue de travail et celles sur la langue parlée à la maison. Nombre d'enquêtes arrivent toutefois à la même conclusion que la Commission Gendron, soit que la langue d'intégration économique est un puissant déterminant de son adoption éventuelle comme langue principale dans l'intimité du foyer. Les nouvelles données de recensement vont dans le même sens.

La vitalité et les substitutions linguistiques , voire la simple connaissance des langues française et anglaise, nous informent certes sur la position du français et de l'anglais comme langues communes au Québec, mais seulement de manière indirecte. Le recensement offre des renseignements plus spécifiques sur la langue de communication dans des situations de contact entre personnes de langues différentes.

La langue principal de travail en 2001 nous éclaire sur l'usage éventuel d'une autre langue que la langue maternelle dans une aire d'activité publique de toute première importance. La langue d'usage déclarée au sein des couples linguistiquement mixtes nous renseigne d'autre part sur les accommodements linguistiques entre conjoints de langues maternelle différentes, décidés le plus souvent en fonction de leur perception de l'utilité et de l'usage publics des langues. Ces deux indicateurs de langue commune atteignent leur signification maximale dans la région de Montréal.

Le rayonnement de l'anglais comme langue principale de travail à Montréal domine largement celui du français. Le nombre de Montréalais qui travaillent principalement en français dépasse de 27 295 l'effectif des travailleurs francophones alors que le nombre de ceux qui travaillent principalement en anglais excède de 136 832 celui des travailleurs anglophones, soit un surplus cinq fois supérieur à celui du français.

De manière plus détaillée, les francophones qui travaillent principalement en anglais sont presque deux fois plus nombreux que les anglophones à utiliser aussi souvent le français et l'anglais comme langues principales de travail. Enfin, bien que les travailleurs francophones soient plus de six fois plus nombreux que les anglophones, les allophones qui travaillent principalement en anglais sont presque aussi nombreux que ceux qui travaillent principalement en français.

On sait par ailleurs qu'en ce qui concerne les allophones immigrés, parmi les cohortes successives arrivées depuis 1980 le nombre de ceux qui travaillent principalement en anglais tend à rejoindre le nombre de ceux qui travaillent principalement en français (Serré 2003). Si bien que parmi la cohorte immigrée entre 1996 et 2001, l'emploi de l'anglais comme langue principale de travail dépasse légèrement celui du français. Cette tendance est sans doute reliée à la récente baisse du poids des francotropes dans l'immigration allophone à Montréal, qui est passée de 62 % parmi les cohortes arrivées entre 1981 et 1990 à 54 % chez celle de 1991-1995, puis à 44 % parmi celle de 1996-2001.

Ces résultats, tous nettement favorables à l'anglais, ne témoignent pas exclusivement de la langue de communication entre travailleurs montréalais. La question de recensement porte sur la langue « utilisée » le plus souvent au travail, formule qui, le cas échéant, peut aussi faire entrer en ligne de compte les communications avec des personnes de l'extérieur de la région ou, encore, la langue des logiciels. Qu'il s'agisse dans pareils cas de la langue de travail principale serait cependant l'exception plutôt que la règle. Vu l'ampleur du déséquilibre linguistique observé, il paraît plausible que les contacts directs entre personnes de langues maternelles différentes dans les milieux de travail à Montréal se soldent effectivement, la majeure partie du temps, par l'usage de l'anglais comme langue commune plutôt que du français.

Extrait de l’annuaire du Québec, Fides, 2004.

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