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Je suis un bon chrétien
N° 228 - avril 2004
Son régime de terreur était devenu insupportable
La direction texane du CN plie devant les grévistes
Gabriel Sainte-Marie
Les 5000 travailleuses et travailleurs du Canadien National, affiliés aux Travailleurs Canadiens de l'Automobile (TCA), sortent la tête haute d'une difficile grève qui aura duré un mois. Le 19 février, ils refusaient l'entente négociée par leurs représentants et déclenchaient la grève. Lorsque ceux-ci arrivent à un nouvel accord avec la direction le 15 mars, il est accepté par 80 % des syndiqués quelques jours plus tard.

Les dirigeants syndicaux des locaux 100 et 4000 des TCA avaient sous-estimé le ras-le-bol de leurs membres, mais les choses se sont replacées lorsqu'Abe Rosner, un syndicaliste actif dans le milieu ferroviaire depuis plus de vingt ans, a été choisi pour organiser la grève. Pour Daniel Boiteau, ancien président de la section montréalaise et jeune retraité, Abe Rosner a réussi à regrouper les syndiqués éparpillés dans tout le Canada autour du problème fondamental : « Les travailleurs de métiers, qui se chargent de l'entretien, des réparations et inspections, tout comme les employés de bureau et du service à la clientèle, ne pouvaient plus supporter le régime de terreur qui régnait dans l'entreprise appartenant désormais aux Américains. »

Jean Savard, actuel président de la section montréalaise du syndicat, ne tolérait plus la situation : « J'ai vu des pères de famille pleurer dans leur voiture avant de commencer la journée. » Un système disciplinaire extrêmement agressif est implanté depuis un an et demi, depuis l'arrivée du nouveau président de la compagnie, E. Hunter Harrisson. Jean Savard explique qu'avant l'arrivée du Texan à la direction générale du CN, les travailleurs étaient traités avec dignité. « Ce n'est plus le cas depuis que Harrisson impose la politique “ 3 strike - out ” ».

Toute erreur humaine ou quelque insubordination que ce soit est désormais sévèrement réprimée. Par exemple, « un employé opérant de l'équipement lourd ayant refusé un ordre de son supérieur pour des raisons de sécurité élémentaire a automatiquement écopé d'une suspension d'une semaine sans salaire. » S'il récidivait, il perdait son emploi.

Savard continue : « Quand les inspecteurs fédéraux constataient qu'une tâche était dangereuse à cause du mauvais entretien des équipements, le travailleur plaignant se voyait octroyé des travaux dégradants comme sortir les ordures et laver les planchers durant quelques semaines, le temps qu'il comprenne. »

Le président de la section montréalaise s'indigne : « Un de mes collègues et ami s'est suicidé après avoir perdu son emploi pour une erreur humaine, à cause de la nouvelle dictature disciplinaire. » Il poursuit : « J'ai vu des jeunes entrer au CN avec une formidable volonté et une ardeur inouïe démissionner après quelques semaines à cause du climat pourri. »

À chaque jour, les employés avaient peur de perdre leur emploi ou de recevoir des sanctions disciplinaires sans même savoir pourquoi. Jean Savard confie qu'avec ce climat et l'environnement de fer, de rails et de locomotives, il se croyait presque dans un camp de concentration.

Abe Rosner a aussi été témoin de nombreuses injustices de la compagnie : « Par exemple, un employé à quelques semaines de la retraite, ayant 35 ans de services et un dossier disciplinaire vierge, a commis une erreur : il a suivi l'ancienne démarche de sécurité et s'est ainsi trompé à propos d'un essieu qui était chaud. L'erreur était grave de conséquences, mais restait humaine. L'employé s'est fait injurier sauvagement par tous ses supérieurs y compris le vice-président du CN. La direction lui a ensuite proposé une suspension de deux semaines sans salaire, s'il admettait sa responsabilité et renonçait à son droit à une enquête. Ayant refusé cette option, il a été congédié. L'arbitre de l'enquête a renversé le congédiement et ordonné qu'il soit pleinement compensé pour ses pertes. » Rosner explique qu'il est désormais impossible d'éprouver quelque sentiment d'appartenance à la compagnie.

Ce régime disciplinaire implanté par Hunter Harrisson se fonde sur la peur et s'apparente à la politique extérieure de Georges W. Bush : intimider et éliminer les éléments « indésirables ». Son but est une totale subordination des employés. Jean Savard explique que les cadres et directeurs qui n'appliquent pas le régime sont eux aussi renvoyés : « Les patrons les plus draconiens sont certains de conserver leur emploi. » Ce régime de peur s'inscrit dans une stratégie globale qui vise à éliminer les syndicats.

Pour Daniel Boiteau, Hunter Harrisson applique au CN la méthode qui a permis de se débarrasser des syndicats aux États-Unis : « En étant aussi injuste, le patronat force les syndicats à contester les multiples aberrations devant les arbitres, pratique qui a pour effet de siphonner énergie et argent du syndicat. » Il poursuit : « La direction du CN a essayé de changer la méthode d'arbitrage des conflits pour un système plus coûteux visant à sur-endetter le syndicat. » Abe Rosner se désole que l'ancienne société publique soit aujourd'hui détenue à 66 % par des intérêts américains.

Le CN a été privatisé il y a une dizaine d'années. Pour Jean Savard, l'entreprise a été liquidée. La valeur des actions a doublé du jour au lendemain. C'est Paul Tellier, actuel pdg de Bombardier – et qui s'occupe de sa « restructuration » en licenciant 6000 travailleurs européens – qui était alors à la tête du CN. Des 36 000 travailleurs que la société comptait alors, il n'est resté que 18 000 dix ans plus tard. Abe Brosner affirme que le CN est la société ferroviaire la plus rentable de l'Amérique du Nord. En 2002, Tellier est remplacé par Harrisson. Ce dernier s'entoure rapidement de ses amis et commence aussitôt, tel un cow-boy chassant les peaux-rouges, le combat contre sa main-d'œuvre syndiquée.

Jean Savard explique que Harrisson voulait mater le syndicat dès son arrivée : « Il a envoyé plusieurs courriels menaçant, décourageant l'idée d'une grève, laissant entendre qu'elle ne servirait à rien. C'était faux. » Fier, il s'exclame : « Le mois de grève nous a permis de freiner ses ardeurs. Il a dû reculer sur le régime disciplinaire de terreur. » Abe Rosner explique que « le 15 mars au matin, la direction a plié et proposait un retour à l'ancien système disciplinaire. Deux heures plus tard, une entente était signée. »

Pour Savard, Boiteau et Rosner, la grève a permis aux syndiqués de retrouver leur dignité. Ils ont résisté la tête haute et ont été récompensés. Savard ajoute : « Depuis notre victoire, nos patrons ont changé d'attitude. En plus du retour à l'ancien système disciplinaire, ils ont dû faire notre travail pendant un mois. Ils reconnaissent désormais notre labeur. » Savard a également observé une foudroyante implication de tous les syndiqués pendant le conflit : « La mésentente portait sur les conditions de travail. Chaque travailleuse et chaque travailleur s'est senti directement touché par la lutte et a répondu de façon remarquable. »

Les syndicalistes ne sont cependant pas dupes. Comme Abe Rosner l'affirme : « Cette fois-ci, E. Hunter Harrisson n'a pu avancer. Il est certain qu'il va essayer de ré-instaurer son système d'intimidation d'une autre façon. Les syndiqués devront faire preuve de vigilance. » La grève aura sans aucun doute permis de réimplanter un climat de travail acceptable, en plus d'envoyer un message clair à la direction du CN : ici, les employés ne sont pas du bétail et ont des droits.

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