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Je suis un bon chrétien
N° 228 - avril 2004
Quand un rendement de 6 % par année est acceptable
Comment appelle-t-on un taux de rendement de 45 % ?
Léo-Paul Lauzon
Les neuf plus grandes compagnies pharmaceutiques brevetées du monde ont réalisé au cours des cinq années comprises entre 1996 et 2000 des taux de rendement moyens après impôts sur le capital investi de 45,1 %, alors que les taux d'inflation au Canada durant cette période ont été inférieurs à 3 % et qu'un certificat de dépôt rapporte avant impôts un gros 3 %.

Et dire qu'on appelle cela le « libre marché » qui est censé aboutir en tout temps au juste prix et à une utilisation optimale des ressources. Les ténors du libéralisme économique nous répètent ad nauseaum que plus le marché sera libéré de tous ses obstacles et irritants que sont les gouvernements et les syndicats, plus les affairistes vont créer de l'emploi et de la richesse qui sera répartie équitablement entre tous les individus grâce au juste rapport de force qui est censé exister dans la nature économique entre les multinationales fusionnées et les travailleurs désyndicalisés, les consommateurs atomisés et les États ratatinés.

En 2002, le réputé investisseur américain Warren Buffett, de la firme Berkshire Hathaway, a affirmé que réaliser « un rendement de 6 % par année constitue un rendement acceptable ». Alors, générer des taux de rendement après impôts de 45 % l'an, comme le font les compagnies pharmaceutiques, c'est carrément du vol légitimé par leurs complices de politiciens.

Dire que l'un des postulats du modèle fondé sur l'économie de marché est l'absence de taux de rendement anormaux, car les profits élevés dans une industrie sont censés attirer rapidement les nouveaux concurrents, ce qui ramènera le tout en peu de temps à des rendements normaux. La belle affaire !

Bien que cette pensée magique ne résiste pas une seconde à l'analyse objective des faits, les affairistes répètent toujours la même maudite vieille cassette pour dire que ce modèle est incontournable et que c'est en fait un déterminisme des plus naturel, qu'on n'y peut tout simplement rien.

Justement, on y peut quelque chose. Il s'agit d'élire des politiciens au service de l'intérêt supérieur de la majorité du monde et non des élus au service de la minorité dominante et possédante. Le marché n'a rien de naturel. C'est une construction très humaine échafaudée pour profiter seulement au gratin économique.

Faut bien comprendre que ces gros profits de l'industrie pharmaceutique riment évidemment avec gros prix.. Les prix exorbitants des médicaments font que des millions d'individus d'ici et d'ailleurs n'ont pas les moyens de se les payer avec toute les conséquences graves qui s'ensuivent, dont bien évidemment la souffrance et la mort.

Selon l'Institut canadien d'information sur la santé, le coût des médicaments a augmenté de 1267 % au cours des 25 dernières années, soit de 1975 à 2000, presque deux fois plus rapidement que l'ensemble des dépenses de santé. Ainsi, les médicaments, qui représentaient 8,8 % de l'ensemble des coûts de la santé en 1975, en constituent 15,5 % en 2000. Je suppose que les dirigeants des compagnies pharmaceutiques n'y sont pour rien et qu'ils n'ont fait qu'obéir passivement aux lois naturelles du marché ?

Les politiciens vont-ils venir au secours de la population et mettre fin à cette arnaque ? Eh bien, ne rêvons pas en couleurs. Au mois de novembre 2000, lors d'un souper de financement du Bloc québécois, auquel assistaient une soixantaine de lobbyistes de l'industrie pharmaceutique, l'unique conférencière fut la suave ministre péquiste de la Santé d'alors, Mme Pauline Marois qui, après le repas, poussa la civilité jusqu'à faire le tour des tables réservées par les compagnies pharmaceutiques. Choquée qu'on l'interroge à ce sujet, elle répond sèchement qu'elle ne voyait rien de mal dans cette initiative personnelle et s'offusque qu'on remette en doute son indépendance. Au moins, elle n'a pas dansé aux tables. Ça fait tout de même ça, non ?

Au mois de mai 2003, la ministre libérale déléguée à la Santé, madame Julie Boulet, qui est propriétaire d'une pharmacie à Saint-Tite, a reconnu avoir reçu des cadeaux d'un fabricant de médicaments génériques. Le premier ministre Jean Charest a estimé qu'il n'y avait pas lieu de sévir contre sa ministre pour si peu puisque cela ne constituait pas à ses yeux et à ses oreilles, une faveur ou un avantage personnel. Vous m'en direz tant!

Enfin, en 2001, le ministre libéral fédéral de l'Industrie, l'inénarrable Brian Tobin, a fait son mea culpa au sujet des brevets sur les médicaments. Après avoir augmenté la durée de protection des brevets pharmaceutiques de 10 à 17 ans, le gouvernement fédéral est revenu à la charge pour les prolonger à 20 ans. Toutefois, lorsqu'il était dans l'opposition, Brian Tobin avait été un furieux opposant au prolongement des brevets, ce qu'il a admis dans ces termes: « J'y ai été férocement opposé et certains de mes commentaires ont été, disons, flamboyants ». Mais depuis, l'athée s'est converti à la juste et noble cause des compagnies pharmaceutiques. Un saint homme, que je vous dis.

Mais, faut surtout pas froisser ceux qui financent ton parti politique, ceux qui te font élire grâce à leurs généreuses contributions et qui te donneront une belle job payante après ton passage au gouvernement, d'ailleurs souvent comme lobbyiste. Faut tout de même pas se faire hara-kiri et faut protéger à tout prix ses arrières.

En 2001, le ministère de la Santé du Québec et le premier ministre péquiste du temps, Bernard Landry, avaient reconnu que les hausses exorbitantes et répétées du coût des médicaments étaient en partie responsables de l'augmentation annuelle de 15 % des frais de fonctionnement du régime d'assurance-médicaments, une de nos plus belles réussites collectives.

Une des brillantes solutions envisagées par l'ineffable Bernard Landry était tout simplement de remettre le dit régime en question. Pourtant, on enseigne à nos étudiants à l'université qu'une fois que l'on a identifié la cause du problème, il faut logiquement s'attaquer à sa source et non aux innocentes victimes.

Mais, il est bien plus facile pour les gouvernements de jouer aux matamores auprès du monde ordinaire et des syndicats que de faire face à la dictature pharmaceutique qui est la seule responsable du problème avec ses prix débiles et ses profits gargantuesques.

Dans le journal français Courrier International de janvier 2001, le célèbre auteur britannique John Le Carré a traité les pharmaceutiques de criminelles. Il n'a jamais dit aussi vrai. Imposer à la population de tels prix sur les médicaments, qui représentent des produits essentiels à la vie, et réaliser à chaque année de tels profits est tout simplement criminel. Un point c'est tout. Et les politiciens qui les aident à nous fourrer toujours plus sont leurs complices.

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