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Des hommes de conviction
N° 227 - mars 2004
Une biographie non autorisée
Le cirque des faire-valoir
Jean-Claude Germain
Son goût du pouvoir remontait au temps où il était chef scout. Le salut au drapeau à l'aube avec toutes les patrouilles à l'attention formant un carré, avec lui au centre, avait été le moment crucial de sa jeune existence.

Le brouillard qui ne s'était pas encore levé sur le lac, les dernières notes de la trompette sonnant l'appel du matin avant que les cuistots allument les feux et le cri de ralliement qu'il lançait toujours d'une voix forte à la cantonade : Etes-vous prêts ? Et le coup de tonnerre des réponses unanimes : Nous sommes prêts ! Prêts sans raison et sans but, prêts dans l'absolu, prêts à obéir, à servir, à souffrir, prêts à lutter et à braver le danger, prêts à se dépasser, à se surpasser, prêts à pourchasser et à terrasser l'anarchie, l'indécision et le désordre. Mais surtout et avant tout, prêts à répéter sur tous les tons, en tout temps et en tout lieu, en harmonie ou en canon, la main sur le cœur ou en porte-voix. Nous sommes prêts ! prêts ! prêts ! Il avait connu là une exaltation à nulle autre pareille : la certitude de l'unisson.

La troupe toutefois n'était pas à la hauteur de ses attentes. Bien au contraire ! Lorsque les tire-feux ramassaient du bois, on pouvait être sûr qu'il serait vert et transformerait la moindre attisée en une grenade lacrymogène. Les couques brûlaient les œufs et carbonisaient bacon et saucisses. Quand les porteurs d'eau n'échappaient pas leur chaudière dans le puits, ils en renversaient la moitié sur le chemin du retour. Le cantinier pour sa part distribuait ses rations à la tête du client et les patrouilles qui déléguaient un blondinet à l'approvisionnement étaient assurées d'obtenir double portion. Mais le chef ne se souciait guère du favoritisme ou de l'incompétence pourvu qu'à son approche, tous se mettent à l'attention et claironnent avant même qu'il ait posé la question : Nous sommes prêts ! prêts ! prêts !

Pour tout dire, on avait rarement vu un tel ramassis de deux de pique. Dans les sorties en forêt, l'infirmier était le premier à se blesser et à se rendre compte qu'il avait oublié sa trousse de secours. Pendant les jeux de nuit, les éclaireurs étaient incapables de trouver le Nord sur une boussole ou dans le ciel et le premier assistant était trop myope pour distinguer les flèches sur les arbres ou déchiffrer les messages.

Le deuxième en revanche possédait une vision infrarouge et se déplaçait dans le noir comme en plein jour, sauf qu'il prenait toujours le contre-pied de ses directives. Distribué dans le rôle de Jean de Brébeuf lors d'un grand jeu historique, lui et ses compagnons, les saints Martyrs canadiens, s'étaient enfoncés dans la forêt à la rencontre de leurs tragiques destins. Une demi-heure plus tard, comme prévu, les Indiens s'étaient mis à leur poursuite pour tomber aussitôt dans une embuscade et être faits prisonniers, ligotés, traînés sur une plage éclairée par un gigantesque feu de camp, attachés à des poteaux et au mépris de toute vraisemblance, torturés par l'équipe déchaînée des saints Martyrs canadiens.

C'est une interprétation audacieuse ! avait laissé tomber l'aumônier qui assistait à la surprenante finale du grand jeu. Personnellement, j'ai toujours trouvé cet épisode de notre histoire un peu trop misérabiliste. La remarque avait porté fruit. Le jeune chef de troupe s'est toujours souvenu par la suite que l'histoire ne demande souvent qu'à être réécrite.

Si les camps d'été trempent le caractère des leaders en herbe, les jamborees élargissent les horizons des chefs. À cet égard, l'expérience du Jamboree de Winnipeg fut déterminante. Sans qu'on sache trop pourquoi, la troupe avait été choisie pour y représenter le Québec et une fois sur place, notre héros, qui parlait anglais, avait été enrôlé d'office comme interprète lors des présentations officielles.

Sa première tâche d'ailleurs fut de rassurer l'état-major dont l'antipapisme héréditaire s'inquiétait un peu de ces patrouilles de frenchies se mettant au garde-à-vous à tout moment pour hurler : Nous sommes prêtres ! prêtres ! prêtres ! Une fois la confusion dissipée, le jeune traducteur se vit convié aux réunions sociales de la haute gomme impérialiste du scoutisme anglo-saxon. Winnipeg confirmait ce que son père lui avait toujours dit : Quand tu parles leur langue, y sont parlables ! Le bilinguisme n'a jamais été un pas de deux pour les empires. Il avait trouvé sa vocation. Il serait le grand truchement.

Il va sans dire que la troupe n'était pas à la hauteur de ses aspirations. En nouant un nœud indénouable lors du concours impérial de nœuds, Gordien, l'infirmier, était le seul à s'être distingué dans une compétition. Entouré de deux de piques leur chef n'en brillait-il pas plus pour autant ? C'est la conclusion à laquelle le principal intéressé en était venu sur le train du retour, au milieu d'une troupe en liesse qui chaque fois qu'elle entendait le contrôleur crier : Tickets ! Tickets se levait pour lancer avec un fort accent anglais : Nous sommes prèttes ! prèttes ! prèttes !

Il faut admettre toutefois que la participation de la troupe au grand jeu historique de clôture du jamboree n'était pas passée inaperçue. Les deux de piques s'étaient vu confier le rôle des Boers dans la reconstitution du siège de Mafeking en Afrique du Sud. Ignorant que le fondateur du mouvement scout, le colonel Baden-Powell, y avait tenu tête à ses assaillants pendant 227 jours, le deuxième assistant fidèle à sa manière avait aussitôt lancé une action de commando qui s'était d'abord emparé de l'Union Jack puis de Baden-Powell pour enrouler le second dans le premier et repartir cinq minutes plus tard avec leur prise de guerre sur leurs épaules, sous les yeux médusés des soldats britanniques qui venaient de perdre simultanément la guerre des Boers, leur colonel et le commandant en chef du jamboree.

L'histoire ne demande qu'à être réécrite ! se plaisait à se répéter le chef du gouvernement tous les mercredis lorsqu'il présidait le conseil des ministres. De toute évidence, la troupe ministérielle autour de la table n'était pas à la hauteur de la tâche. Rien n'avait changé en somme depuis le temps des scouts : les tire-feux fumigènes, les couques brûle-tout, les porteurs d'eau sans chaudière, le cantinier en conflit d'intérêt, l'infirmier en congé de maladie, les éclaireurs sans boussole et le premier assistant coque-l'œil, tous, sauf le deuxième assistant maintenant ministre de la Sécurité, avaient été remplacés par d'autres faire-valoir.

Mais lorsque le Premier ministre sortait de sa rêverie pour passer au premier point de l'ordre du jour, la réponse était toujours aussi éloquente, aussi enivrante, aussi utopique : Nous sommes prêts ! prêts ! prêts ! Pourquoi se soucier des sondages quand on dispose de l'unisson ?

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