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Des hommes de conviction
N° 227 - mars 2004
Les coureurs des bois et la mort du western
Durham ignorait que nous avions une mythologie
Michel Lapierre
En 1839, Durham signalait que nous n’avions pas d’histoire. Il ignorait que nous avions déjà beaucoup plus qu’une histoire. Nous avions une mythologie.

Fondée sur notre rencontre avec les Amérindiens, notre mythologie a connu la gloire dans l’Europe des Lumières, grâce à des philosophes qui ont usurpé, à notre insu, le fruit de nos expériences interculturelles. Sans nous demander la moindre permission, Louis-Armand de Lahontan, dès 1703, et, avec beaucoup plus d’éclat, Jean-Jacques Rousseau, en 1755, avaient fait de notre frère, le bon sauvage, à qui nous ressemblions tant, l’homme de l’avenir, le champion de la démocratie, le précurseur de la Révolution. Sans nous en douter, nous n’avons jamais été si modernes et si célèbres qu’au cours du XVIIIe siècle. Il ne faut pas perdre de vue que le héros éponyme de L’Ingénu, de Voltaire, conte philosophique publié en 1767, est un métis du Canada, une moitié de nous-mêmes, qui fait la leçon à l’Europe.

N’oublions pas, en outre, que Rousseau, plus moderne que Voltaire, est le père du romantisme. Le bon sauvage de Jean-Jacques n’était pas seulement l’embryon du citoyen, il était aussi, de manière encore plus prophétique, le germe du héros romantique. En puisant dans le romantisme de l’Écossais Walter Scott pour exploiter le thème de la pénétration du Nouveau Monde, l’Américain James Fenimore Cooper s’emparait de notre mythologie, qui imprégnait déjà tout le romantisme européen grâce à l’influence originelle de Rousseau, chantre de l’homme primitif et du retour à la nature.

S’il y a un vulgarisateur de notre histoire qui a conscience de la modernité de notre mythologie et de ses résonances universelles, c’est bien Georges-Hébert Germain. Les Coureurs des bois, ce magnifique ouvrage illustré de Germain, nous raconte l’aventure avant-gardiste de plusieurs des nôtres, ces sauvages blancs, qui, par une heureuse contagion, nous ont tous transformés en personnages mythiques. La lecture en est si enlevante qu’on oublie vite quelques simplifications regrettables, au sujet notamment de la hiérarchie sociale dans la France du XVIIe siècle.

Germain nous montre que notre mythologie est née de l’Amérique matérielle. C’est le commerce des fourrures, avantageux pour les Amérindiens aussi bien que pour nous, qui cimenta nos alliances et adoucit considérablement le choc provoqué par la rencontre du christianisme et de la spiritualité autochtone. Malgré toutes les accusations de libertinage que les autorités religieuses et civiles ont pu proférer à leur endroit, ce sont les coureurs des bois qui ont accompli, par leurs unions avec des Amérindiennes, la grande fusion anthropologique que seuls les plus éclairés des missionnaires entrevoyaient au-delà de l’évangélisation pure et simple. La spiritualité syncrétiste d’un prophète révolutionnaire comme Louis Riel, chef de la nation métisse, restera le témoignage le plus bouleversant de cette osmose.

Germain nous rappelle que le castor, cet objet de convoitise pour les élégants des deux sexes, était, à cause de sa peau, devenu en Europe une bête mythique. Animal-monnaie, le castor est le véritable fondateur de notre mythologie. C’est lui qui a inventé notre Amérique en faisant des Amérindiens nos frères. Dès le XVIIe siècle, les fourrures que nous exportons supplantent toutes les autres en Europe. Quelques décennies après la Défaite de 1760, grâce à notre participation indispensable, une société britannique comme la Compagnie de la Baie d’Hudson fournira annuellement au Vieux Continent assez de peaux de castor pour fabriquer plus d’un demi-million de chapeaux. Les bêtes d’Amérique, en particulier le castor, ont pour nos coureurs des bois la stature de totems et font ressortir l’animalité du continent nouveau en l’opposant à la cérébralité de l’Ancien Monde.

Si, au Grand Siècle, les chapeaux des mousquetaires du roi sont faits de feutre de castor, si la queue de cette bête passe pour un délice gastronomique, si les canots d’écorce chargés de fourrures de loutre, de martre, de vison, d’hermine, de renard et de belette font rêver, c’est la liberté sexuelle des Amérindiens, symbole d’un continent inattendu, qui frappe le plus l’imagination européenne. La découverte du matriarcat, de la politique consensuelle et de la facilité avec laquelle les jeunes femmes se donnent à l’homme de leur choix métamorphose les coureurs des bois. Ce nouvel art de vivre auquel ils participent, poussés davantage par un désir obscur d’émulation que par une curiosité malsaine, la Révolution et le romantisme n’en connaîtront que l’image et l’influence lointaine. Il faut attendre la venue du XXe siècle et la découverte, grâce à Freud et à Jung, du rôle capital de l’inconscient pour comprendre toute l’ampleur du bouleversement anthropologique provoqué par notre métissage culturel avec les Amérindiens.

Nos coureurs des bois pénètrent dans l’univers concret d’hommes et de femmes qui, hier encore, leur étaient complètement étrangers. Ils ont tôt fait de ne presque plus se distinguer de ces êtres qui pourtant méprisaient la pilosité, l’embonpoint, la laideur, la fragilité, les gestes emphatiques et ridicules des Blancs. Comme le signale Germain, nos voyageurs prendront part vers 1790 à la fusion de la « frontière du fusil », projetée depuis le nord-est du continent, avec la « frontière du cheval », inventée à partir du Sud-Ouest.

Les fameux mustangs (du castillan mestengo, sans maître), ces chevaux andalous introduits en Amérique par les Espagnols, vivaient en liberté au nombre de deux millions dans les plaines du Sud-Ouest. C’est grâce à ces coursiers que les Amérindiens et les métis, dans tout l’Ouest, pourront résister à l’agression anglo-saxonne. Quand la cavalerie américaine vaincra les derniers résistants sioux, en 1890, au Dakota du Sud, dans notre vieille zone de métissage culturel, c’est le mythe du cheval sauvage et une grande partie de notre Amérique imaginaire que les Anglo-Saxons récupéreront.

Le cow-boy n’était qu’un usurpateur. Aussi la renaissance amérindienne des années soixante a-t-elle pu entraîner la mort du western. Une mythologie qui peut en faire mourir une autre a tous les attributs de la pérennité. Il serait temps que le vide béant laissé par la mort de l’usurpateur, ce soit notre coureur des bois qui l’occupe.

Les coureurs des bois, Georges-Hébert Germain, Libre Expression, 2003

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