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Une guerre humanitaire
N° 204 - novembre 2001

La lutte des « classes »
Colette Provost *

Écoles privées ou publiques ?



Avec la vogue des « palmarès » de classement des écoles, l’inquiétude règne dans le monde de l’éducation. Beaucoup d’enseignants se sentent dévalorisés s’ils travaillent dans des milieux mal cotés, certains parents se questionnent sur leur droit moral d’envoyer leurs enfants à l’école publique du quartier, tel directeur se demande s’il ne devrait pas sélectionner des élèves pour hausser les notes de son institution, des élus prétendent nécessaire de concurrencer le système privé sur son propre terrain, en ouvrant davantage d’écoles à vocation particulière, de voies enrichies, de projets sélectifs pour les élèves dits « doués ».

Les parents à l’aise peuvent financer des études privées pour leurs enfants, certains cependant se saignent à blanc, et les autres veulent à bon droit que le système public offre les mêmes services 0 la Commission scolaire de Montréal s’est donc lancée dans une vaste consultation sur les écoles à vocation particulière. Car la création de projets sélectifs ne règle pas nécessairement le problème de la concurrence avec l’entrepreneuriat scolaire. Et des questions se posent 0 l’école à vocation particulière est-elle vraiment meilleure pour l’enfant et pour l’ensemble de la société ?

La sélection et la compétition

Présentement, les écoles à vocation particulière sélectionnent les élèves à partir de leur « excellence » dans les matières de base, c’est-à-dire en français et en mathématiques. Ces enfants se retrouvent ensuite avec les autres du même calibre à étudier la musique, ou les langues, ou les sports... Leur domaine de compétence est par le fait même sous-exploité et on leur demande d’en développer un autre; ce n’est pas évident pour tous. Leurs possibilités premières risquent de ne pas se développer au maximum. Avec des heures de cours réduites dans les matières de base, ce qui paraissait un investissement peut, après analyse, se comptabiliser comme une perte.

Les jeunes sélectionnés n’ont pas non plus l’opportunité de découvrir les richesses secrètes de leurs camarades moins « bolés », qui, dans la vie adulte, les déclasseront peut-être par leurs habiletés intuitives ou sociales. Au niveau de la sociabilisation, les enfants qui fréquentent les écoles à vocation particulière sont coupés du milieu des écoles de quartier et peuvent s’illusionner sur leurs capacités réelles, surtout si la famille les y encourage. Quand ils arrivent au niveau cégep, ils décrochent autant que les autres.

Un enfant doué, c’est une richesse pour l’école de quartier. Avec la pédagogie de la coopération maintenant appliquée à l’école publique, ceux qui comprennent vite peuvent expliquer aux autres. Plus studieux, plus calmes ou mieux encadrés à la maison, ils changent l’atmosphère d’une classe. Les enseignants se sentent encouragés et voient plus de résultats concrets à leurs efforts quotidiens.

Bien sûr, beaucoup d’enfants de haut calibre intellectuel restent aussi dans les écoles de quartier, parce que leurs parents en font le choix ou qu’ils sont ignorés par le système, tel le petit Einstein jugé peu brillant dans sa jeunesse. Mais quand un excellent élève s’en va, le milieu se retrouve avec une charge de travail plus lourde et la moyenne des notes de l’école de quartier baisse; les autres parents consultent le palmarès, constatent un résultat à la baisse pour cette école et sont donc moins portés à y inscrire leur enfant, surtout s’ils le croient doué. C’est là un phénomène qui favorise le privé.

La motivation et l’encouragement

En toute logique, une commission scolaire qui ouvre une école à vocation particulière provoque la baisse de moyenne des notes des «écoles-sources » et encourage donc du même fait le passage d’élèves à l’école privée.

Les enseignants des «voies enrichies » du système public consacrent beaucoup d’énergie à leur travail. Souvent spécialisés, ils pourraient contribuer à la relance de certaines écoles de quartier si on les y affectait. De plus, les parents donnent aussi beaucoup de leur temps aux écoles alternatives; que serait-ce s’ils partageaient leur expertise parfois impressionnante avec l’école du quartier ? Il n’y a pas que la sélection et la compétition qui puissent faire évoluer un enfant 0 la motivation et l’encouragement aussi.

Le système public doit être protégé et ce n’est pas en créant des voies sélectives que nous pouvons l’aider, mais plutôt en améliorant l’ensemble des écoles. L’actuelle réforme de l’éducation vise à implanter une pédagogie de la différenciation, répondant aux besoins spécifiques de chacun des élèves. Si on donne un meilleur enseignement dans une école à vocation particulière, pourquoi serait-il réservé aux plus talentueux ? Le système public ne devrait pas offrir plus aux mieux nantis. Les écoles de quartier développent d’ailleurs aussi des projets non sélectifs, en arts, technologie, langues ou sciences.

La réussite des bananes, c’est l’échec des pommes

Si le ministre de l’Éducation voulait vraiment favoriser l’école publique, il trouverait des fonds. À partir du financement du système privé, par exemple. Bien plus que les « plans de réussite », la redistribution des subventions du privé vers le public donnerait de l’air à nos écoles et de la confiance en notre système d’éducation. Mais le ministre préfère la compétition entre institutions collectives, stimulée par la publication de palmarès qui poussent les parents à retirer les enfants des écoles de quartier.

Les écoles à vocation particulière, loin d’être le dernier rempart contre la privatisation, pavent au contraire le chemin qui y mène. Elles n’assurent ni la réussite des enfants ni la qualité des écoles de quartier, auxquelles elles soutirent plutôt des ressources enseignantes, financières et sociales.

*Commissaire de Rosemont-Sud

Membre de la Commission pédagogique

Commission scolaire de Montréal

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