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Kyoto ? On s'en fiche !
N° 226 - février 2004
Sa vie est constamment menacée
Le piéton montréalais
Jean-Claude Germain
Tout est question de perception ! Tout mais absolument tout ! Au Québec, 110 kilomètres à l'heure sur l'autoroute, c'est un 100 kilomètres fort ! 120 kilomètres, un 100 kilomètres excessif. 121 kilomètres, 21 kilomètres au-dessus de la vitesse permise. C'est une question de perception !

C'est d'ailleurs vrai dans tous les domaines. J'ai un petit cousin qui est trop sensible pour le travail qu'il fait. C'est lui qu'on engage pour congédier le personnel et fermer les usines dans le cadre de cette pandémie de la restructuration qui frappe l'industrie mondiale. C'était d'ailleurs l'objet de sa thèse de maîtrise aux HEC, L'administrateur comme accompagnateur dans la phase terminale des entreprises. Même si ses collègues l'ont surnommé le Terminateur, une fois qu'il a fait la djobbe de bras avec sa calculette et son ordinateur portable, il saute les plombs. Et on l'enferme dans une clinique privée aux frais des entreprises qu'il a liquidées. C'est dans son contrat comme les primes de séparation des présidents. Les retours de conscience ne sont pas encore couverts par la CSST.

Croyez-le ou non mais récemment il me confiait que lorsqu'on lui passe la camisole de force, ça le sécurise. J'me sentais tellement rassuré, qu'il me disait, que j'aurais voulu serrer les infirmiers dans mes bras ! Mais comme il s'agitait pour manifester sa gratitude, les gardiens lui ont donné une piqûre pour le calmer. Comme quoi la sécurité de l'un s'arrête là où l'insécurité de l'autre commence. C'est une question de perception !

Il y en a pour qui s'attacher, ça les sécurise. Il existe même des villes où c'est une obsession. Il y a quelques années, j'étais de passage à Vancouver où les taxis sont de grosses camisoles de force. Le chauffeur s'attache, le passager d'en avant doit s'attacher. Les passagers de la banquette arrière doivent s'attacher; mais lorsque le chauffeur du taxi nous a intimé d'attacher notre valise avec la ceinture du bébé, on a trouvé qu'il exagérait.

Pas du tout ! Il était sérieux comme un pasteur anglican même s'il était hindou. Pas question pour son taxi de bouger avant qu'on lui ait confié notre valise pour qu'il la mette en sécurité dans le coffre arrière… où il l'a attachée. Parce que là aussi, il y a des ceintures pour protéger les valises contre elles mêmes.

Personnellement ça ne me sécurise pas. Ça me rend agressif. C'est l'insécurité qui me calme. Je suis partisan d'une vision plus buissonnière de la vie. C'est pour ça lorsque que j'entends répéter à satiété que Vancouver, Toronto et Ottawa sont des villes où les piétons sont en sécurité, ça me hérisse ! Des paradis pour les déambulants ordinaires ! alors que Montréal serait la jungle et l'enfer! Allons donc! Un ciel ça se mérite! À moins que votre vision du paradis se résume à celle du plus grand Centre d'achat du monde d'Edmonton !

Les rues de Montréal pour moi c'est la vie – un peu primitive – mais la vie – le struggle for life – la vie à 120 kilomètres à l'heure ! D'ailleurs, observez le piéton montréalais. Dès qu'il met le pied sur le trottoir… admettons que par ces jours d'hiver, il le fait à ses risques et périls… mais lorsque la température est plus clémente et la chaussée moins glacée… observez alors son attitude ! C'est l'allure et le comportement d'un toréador dans une arène de corrida. Le piéton de Montréal bombe le torse et chacun de ses gestes devient précis, chacun de ses pas calculé. Il regarde à gauche, à droite, on le sent sur le qui-vive, aux aguets.

C'est normal ! Il n'a pas qu'un taureau hargneux à affronter mais deux bêtes tout aussi retorses : les automobilistes et les cyclistes. Bref, des pachydermes quadrupèdes et des oiseaux coureurs ! Les premiers ont la vue basse comme les rhinocéros et ne se guident que sur les changements de couleur des feux de circulation. Au vert, ils s'ébranlent. Au jaune, ils songent à s'arrêter. Et le rouge les immobilise. Toute la ville a été conçue à trois temps pour être comprise par un cerveau de ruminant. Ajoutez-en un quatrième comme le virage à droite sur un feu rouge et le fragile équilibre des chances de survie des piétons sera rompu irrémédiablement en faveur des plus gros et des plus agités.

Le troufignon plus haut que le casque, la tête enfouie dans leurs guidons comme des autruches de ville, les cyclopèdes pédalent les ailes repliées aux quatre vents dans tous les sens en même temps. Ignorant toute signalisation, ils courent à contresens sur le macadam trempé ou l'asphalte brûlante et zigzaguent a contrario dans les ruelles et dans les parcs. Ils se faufilent entre les files d'automobiles, s'accrochent aux autobus, grimpent les côtes escarpées et dévalent les escaliers pour envahir subitement les trottoirs et chasser le piéton vers la rue. Les cyclopèdes sont partout sauf sur les pistes cyclables.

La vie du piéton de Montréal est constamment menacée sur deux fronts. Est-ce qu'il panique ? Non ! Il toise le premier, ignore le second et se faufile avec grâce entre deux voitures tout en esquivant un picador à vélo qui l'a pris pour un taureau, sans perdre de vue un seize roues qui s'approche en sens inverse. Un déhanchement, un mouvement de côté, une virevolte – Hé toro ! – et il a traversé l'artère en se retournant pour faire un bras d'honneur à un motocycliste qui le rate de peu en l'abreuvant d'injures. Le piéton montréalais est le roi de la chaussée et chaque instant il est appelé à défendre son titre. Chacun de ses déplacements est une prestation olympique et chaque fois qu'il pose le pied sur la marche d'un trottoir, il grimpe sur un podium.

Les grandes villes comme Londres, Paris, New York ou Montréal sont à l'image de leurs piétons. Elles ne rêvent pas que tout s'immobilise dès qu'un quidam pose le pied dans un passage clouté, elles aiment descendre dans la rue, au milieu des grosses bagnoles, des taxis impatients et des cyclistes fous et se mêler à la jungle des foules. Une grande ville n'est pas un conglomérat de banlieues. C'est une perception partagée depuis le premier jour. Elle a toujours été plus grande que la somme de ses habitants.

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