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Kyoto ? On s'en fiche !
N° 226 - février 2004

Malades et électeurs ne sont pas de même race
Jacques Ferron
Il y a des médecins de toutes les graines; certains poussent plus haut et plus vite que d'autres. Cornette était de ceux-là; il avait poussé si vite et si haut qu'il se crut bientôt seul dans la place. Il n'y avait, d'après lui, qu'un médecin à Saint-Malo et ce médecin se nommait Cornette. Ses confrères en eurent vent. Comme la place était grande et les nourrissait tous, ils ne furent pas trop vexés; ils trouvèrent seulement que Cornette exagérait et ils attendirent. Dix ans après son installation à Saint-Malo, l'unique et grand médecin décida d'en devenir le maire. Il ne se doutait pas, fort simple en sa vanité, d'une différence entre le malade auquel il devait beaucoup, étant parti de rien, et l'électeur dont il attendait tout, la mairie n'étant qu'un premier pas vers les plus grands honneurs ; et fut victime de sa méprise.

Le malade, qu'on a déshabillé pour le revêtir d'une robe blanche qui ne lui descend pas jusqu'aux fesses, et le citoyen-électeur qui, fier de la municipalité à lui soumise, s'est endimanché pour aller voter, ne sont assurément pas de même race. Le malade qui ne se comprend plus ne demande qu'à se confier au médecin qui le comprendra, au médecin sûr de soi, sûr de tout, assez bête pour l'être ou assez habile pour le paraître, qu'à lui refiler son inquiétude et commencer ainsi, comme souvent il arrive, de guérir ; tandis que l'électeur, que la nécessité n'abaisse pas, grandi au contraire par sa fonction, se considère l'égal sinon le maître des candidats, ne s'en laisse pas imposer et accordera son appui à qui il croit tenir. À cause de cette différence qui oppose le pouvoir médical au politique, l'un moins noble que l'autre, différence pourtant facile à discerner, Cornette fut battu, qui fort de sa clientèle n'attendait qu'un triomphe. Le lendemain, il partait pour la Floride.

Les confrères, vous le pensez bien, ne furent pas trop peinés de cette déconfiture. Quelques-uns, sans qu'il n'en parût, en hommes habiles et profonds, y avaient mis la main. Cornette n'en restait pas moins des leurs. À son retour de Floride, ils l'élirent à la présidence de la Société médicale de Saint-Malo. Par gentillesse, pour le dédommager et aussi parce qu'ils avaient tous un peu, chacun pour soi, ses travers.

Le médecin descend du sorcier. On sait que dans les tribus celui-ci a toujours quelque peu honte de son pouvoir obscur, de son pouvoir qui le met à l'écart de la société et dont il est en quelque sorte la première victime.

Texte paru pour la première fois dans L'information médicale et paramédicale, vol. XII, no 12, 3 mai 1960, p. 10-11.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron.

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