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Kyoto ? On s'en fiche !
N° 226 - février 2004
Rimbaud a-t-il jamais su qu'il était Rimbaud ?
La folie d'écrire
Jacques Ferron
L'écriture que je pratique me semble un circuit solitaire et muet, une boucle hors de la parole, qui vient de la parole et doit retourner à la parole, d'une façon ou d'une autre, un peu comme le poisson saute mais devra revenir à l'eau, le marsouin plonge mais devra faire surface. J'écris hors de mon élément, dans un lieu d'écoute et de réflexion. Il ne saurait être question que je le fasse comme je parle. Par la même occasion, je tente assez vainement de m'avantager d'une œuvre personnelle, avec les mots de tout le monde. Est-ce possible ? En ai-je seulement le droit ? Cette digression n'est-elle pas une transgression ? C'est en tout cas un peu fou, que j'écrive ou que, sans vergogne, je me pose de telles questions, car je ne suis qu'un auteur mineur dans un p'tit pays ombrageux, obscurci par la France, quel dommage !

Seulement, voici, ce dommage n'est pas irréparable, à cause d'un autre auteur, celui-là considérable, et d'un pays démesuré. Il se nomme Charles Dickens. Hard Times, après traduction, est sans doute un des cinq ou huit grands romans que je préfère. Et Dickens, faisant la boucle, entrant et sortant de son œuvre, d'abord p'tit sténographe, à la fin comédien, son propre interprète, illustre mon propos : parti de la parole, il est revenu à la parole.

Je suppose que Molière et Shakespeare ont fait de même. Cette restitution me paraît aussi correcte que belle, d'ailleurs parfaitement inutile – grande tentative d'honnêteté que Molière, à Boileau qui le suppliait de descendre des planches, nommait le point d'honneur. C'est peut-être le terme juste pour désigner ce qui surnage au-dessus d'une vaine et dernière démarche tentée dans le but d'acquitter sa dette, celle de l'écriture froide et solitaire envers la parole communautaire, incessante, éparse et chaleureuse.

Rimbaud a-t-il jamais su qu'il était Rimbaud ? Je ne le pense pas. Et ces gens, avaient-ils appris de leur vivant, au bout de la boucle, qu'ils étaient les susdits, qui Molière, qui Shakespeare, qui Charle Dickens ? J'en doute. Peut-être un peu, mais si peu ! Pour une fraction, le dixième, pas plus, de ce qu'ils sont devenus. Ils vivent dans le quotidien, dans l'incapacité d'apprécier la portée de leurs œuvres. Ils ont demandé quittance de maladroite façon, car il n'est pas dit que Monsieur Dickens en public ait été meilleur lecteur que quiconque en son particulier, ni les deux autres d'indispensables interprètes. Et ils l'ont demandée pour deux raisons possibles, soit qu'ils aient ignoré que leurs œuvres allaient les rendre créanciers de France et d'Angleterre, et du Canada, et du Québec, soit que par appréhension ils n'aient pas voulu hypothéquer cette gloire.

Cela dit, que j'ajoute que dans le circuit solitaire et muet, où l'on se met pour écrire, il règne un temps mort et que, faute de stimulation, on ne fabrique pas le conte, la nouvelle, le p'tit roman à la façon des véritables conteurs qui oeuvrent sur un vieux fond et content comme il se doit, avec les nuances du moment, le concours des auditeurs, généralement à la veillée et selon une mise en scène déjà connue. On écrit sans l'à-propos de ceux-ci, dans une sorte d'absolu désolant qui oblige à faire vite, d'une plume lente, tout autrement que par la parole où d'une voix vive on se donne l'aise de la lenteur.

Les conteurs naturels savent d'avance où ils vont, car ils peuvent se permettre de ne rien inventer, tandis qu'on écrit à l'aveuglette pour se piquer de curiosité, avec le concours d'invraisemblables muses, avec l'aide de l'alcool, du thé et du café pour ne parler que des bénins, les moins nocifs, pour oublier Mithridate, voué à la perte, toujours tyrannique en dépit de ses défaites ; qu'on écrit sous l'impression d'inventer, se payant même l'illusion d'être des créateurs, sinon des dieux, en tout cas de fameux mégalomanes.

Je pense de plus en plus que l'aiguillon de l'écriture a déjà été décrit par Janet, aliéniste méconnu, au chapitre de la mythomanie, terme créé en 1905 par Dupré, autre aliéniste : Dans beaucoup de cas, la mythomanie se situe bien plus près de la motricité désordonnée et du débit verbal, que celle-ci englobe, que d'une véritable activité imaginaire… Janet nous paraît excellent, car il rattache la mythomanie à la narration. Le mythomane invente, ment, trompe, parce qu'il narre. À mon opinion, opinion fondée sur l'expérience de l'écriture, sujet qu'on m'a proposé, la narration loge l'écrivain à la même enseigne que le petit fou des Drs Dupré et Janet. Le cher Yves Thériault parlait comme il écrivait, en fabulant, tour à tour aveugle et cancéreux, n'en guérissant que mieux. Est-ce l'écriture qui l'avait rendu mythomane ou la mythomanie qui l'avait fait écrivain ? Je n'en sais rien, comme je ne saurais dire de quelle façon, moi-même, je me trouve dans ce fameux métier ou dans cette manie, moins dyonisiaque que prométhéenne, d'écrire. Par contre, je crois comprendre comment d'un métier ou d'une manie on peut passer à d'autres folies.

Cette historiette a été publiée pour la première fois dans L'Information médicale et paramédicale, vol. XXVII, no 21, 16 septembre 1975, p. 31.

Avec l'aimable permission de la Succession Jacques-Ferron.

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