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Kyoto ? On s'en fiche !
N° 226 - février 2004
Mon récent ouvrage sur Le Virage à droite des élites politiques québécoises vous a certes fort contrarié pour que vous consacriez votre dernier éditorial à en nier la principale démonstrat
Monsieur Dubuc, le pouvoir est au bout de la proximité
Jacques B. Gélinas
Les dirigeants péquistes, en prenant fait et cause pour le libre-échange à l'américaine, dans les années 1980, se sont coincés dans une logique néolibérale qu'ils ont dû mettre en pratique une fois au pouvoir. Comment et pourquoi ? Parce que le libre-échange idéalisé dont ils se sont faits les ardents promoteurs s'est concrétisé dans un traité contraignant avec les États-Unis, le pays le plus puissant, le plus hégémonique et le plus néolibéral de la planète.

L'accord de libre-échange Canada-États-Unis (1989) et l'ALÉNA (1994) ne sont pas de simples mécanismes destinés à faciliter la libre circulation des marchandises, mais un système géo-économique, dominé par la déréglementation et la privatisation, c'est-à-dire par une doctrine d'intervention minimale de l'État dans les domaines de l'environnement, des droits sociaux, de la culture et de l'information. Le mobile des dirigeants américains dans cette nouvelle génération d'accords, c'est avant tout la protection des investissements des multinationales et l'englobement des services, de la culture et de l'agriculture dans un marché global déréglementé.

Quoi qu'il en soit de nos positions respectives qui semblent diverger sur ce point, je considère votre critique comme une invite à participer au débat en cours dans l'aut'journal concernant la pertinence et le mode d'implication d'un parti de gauche dans l'arène électorale québécoise. Je me réfère à la campagne que vous menez depuis quelque temps pour que l'Union des forces progressistes fasse alliance, d'une manière ou d'une autre, avec le PQ comme un raccourci pour gagner plus rapidement audience à l'Assemblée nationale et dans les médias. Les dirigeants de l'UFP s'opposent à cette stratégie qu'il faut bien qualifier d'étapiste. Dans ce même numéro de l'aut'journal, ils répondent, une fois de plus, à vos éditoriaux sur le sujet : « Nous ne croyons pas, écrivent-ils, que le PQ puisse opérer un virage à 180 degrés et s'ouvrir au changement que tu réclames. Dans ton plaidoyer, tu évites de caractériser le PQ. D'où notre scepticisme. »

Dans Le Virage à droite des élites politiques québécoises, je caractérise le PQ. Je le décris tel qu'il s'est révélé à travers les politiques des gouvernements Bouchard-Landry (1996-2003). À l'évidence, c'est surtout cela qui vous a déplu dans cet essai, tant vous cherchez, par toutes sortes d'artifices, à occulter la démonstration que je fais des pratiques néolibérales des gouvernements péquistes, démonstration qu'il vous plaît de qualifier de « procédé accrocheur », de « tableau noirci avec complaisance », etc.

Ne vous en déplaise, ceux-ci ont effectivement, au grand désarroi des militants de leur propre parti et de tant d'autres, pratiqué en maints domaines importants des politiques de droite : l'environnement abandonné aux empoisonneurs, l'agriculture productiviste encouragée, concentration de la presse, logement social négligé, « clauses orphelines », prestations sociales à la baisse et le reste.

Ces pratiques ont objectivement préparé le terrain, hélas, pour que le parti néolibéral de Jean Charest parte de là pour aller plus loin. Celui-ci rencontre et rencontrera beaucoup plus de résistance que le PQ, car sa rigidité idéologique l'amène à prendre les syndicats et les mouvements populaires de front alors que, plus pragmatiques, Bouchard et Landry les prenaient de biais.

Je ne pense pas, comme vous voulez me le faire dire, que les dirigeants du PQ aient agi ainsi en raison « d'une adhésion idéologique profonde aux valeurs du néolibéralisme ». J'ai simplement constaté qu'après s'être eux-mêmes enferrés dans des accords de libre-échange à l'américaine, ils se sont trouvés, bon gré mal gré, dans l'obligation d'appliquer des politiques néolibérales. C'est ce qu'on appelle un néolibéralisme de facto. Comme ce fut le cas du gouvernement socialiste de Lionel Jospin, en France.

Peut-on penser, pour autant, qu'il s'est agi pour le PQ d'un égarement passager ou le seul fait de Lucien Bouchard, comme vous l'écrivez? Ce serait un peu court. Ce serait oublier que l'exécuteur en chef de ces politiques, pendant sept longues années, n'a été nul autre que Bernard Landry en tant que ministre de toutes les affaires économiques et financières du Québec, puis comme premier ministre. Par ailleurs, vous aurez sans doute remarqué que pendant toute cette période aucun ministre ni aucun député péquiste n'a démissionné ni levé le petit doigt pour protester contre ces politiques, alors même que le mécontentement et la colère grondaient partout au Québec. Dans les instances du PQ, seule l'aile jeunesse s'en est inquiétée, pour se faire revirer par trois fois au Congrès national de mai 2000.

Ceci étant, on ne peut que donner raison aux dirigeants du l'UFP qui doutent de « la capacité de PQ à procéder à une véritable refondation » et « à amorcer un virage à 180 degrés ». (Après le virage à 180 degrés en faveur du libre-échange que Parizeau et Landry se vantent d'avoir fait prendre au parti, en 1988…) Sans doute ces militants de la nouvelle gauche québécoise sont-ils plus sagaces et plus forts en sciences sociales que vous ne le supposez quand ils refusent votre surprenant postulat qui stipule que « seul le PQ offre le raccourci possible pour relayer les revendications des travailleurs sur le plan politique ».

Vous me reprochez de trop valoriser l'action militante de proximité. Après avoir rappelé, avec beaucoup d'érudition, le mot d'ordre du bon vieux Mao décrétant que « le pouvoir est au bout du fusil », vous posez, sur le ton de la dérision, une drôle de question pour l'homme de gauche que vous êtes. « Le pouvoir est-il au bout de la… proximité ? » demandez-vous.

Oui, monsieur Dubuc : le pouvoir est au bout de la proximité. Pour un militant de gauche, le bout ultime du pouvoir se trouve au ras du sol, dans la proximité des mouvements populaires, communautaires, syndicaux, écologistes, féministes, pacifistes, paysans, étudiants, altermondialistes, tiers-mondistes, dans le fin fond des régions, des villages, des quartiers, des arrondissements et même des municipalités… quand elle ne sont pas trop grosses. Vous qualifiez cette position de « nouvel étapisme ». Pourtant, pour un véritable parti de gauche, l'ancrage ne peut être que dans cette proximité, qui n'est ni une étape ni un détour, mais le point de départ, la base et le fondement de la militance démocratique. Cela, par opposition aux partis de droite pour qui le pouvoir est au bout… du marketing électoral et de l'argent qu'ils y mettent.

Pour vous dire le fond de ma pensée, je crois qu'à côté de l'action militante à la base et enraciné dans celle-ci, un parti indépendantiste de gauche a sa raison d'être sur l'échiquier politique québécois, pourvu qu'il sache énoncer les points saillants de son programme d'une façon simple, claire et forte et qu'il se montre capable d'inventer de nouveaux symboles et de nouvelles façons de se faire entendre dans la société civile.

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