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AD MARE USQUE AD MARTIN
N° 225 - janvier 2004
Une question sexuelle à régler entre les psychiatres et les prêtres
Le docteur Laurin et son traitement 101
Michel Lapierre
En 1947, à Montréal, un ancien séminariste devenu étudiant en médecine glorifiait, au nom du catholicisme, le régime de Franco dans Le Quartier latin. Ce jeune homme s’appelait Camille Laurin. Et qui osa lui répliquer qu’il se trompait en associant le franquisme à l’Église en soi et qu’il aurait dû soutenir que ce régime se rapprochait plutôt des dictatures de Hitler et de Mussolini ? Un étudiant aussi à gauche que le nationaliste Jean-Marc Léger, futur directeur de la fondation Lionel-Groulx !

Que serait devenu le mouvement souverainiste si un tribun aux idées avancées, comme René Lévesque, n’avait pas existé ? On peut bien se poser cette question, mais il faut reconnaître que le docteur Laurin, qui a failli devenir l’abbé Laurin, a fait une prouesse sans pareille. Dans le Québec d’avant la Révolution tranquille, il est passé de Franco à Freud ! Et ça pour notre plus grand bien collectif. C’est ce que nous raconte l’ex-journaliste Jean-Claude Picard dans une biographie palpitante et intelligente, Camille Laurin : l’homme debout.

Dans l’histoire du Parti québécois, Camille Laurin est l’homme le plus important après René Lévesque et Jacques Parizeau. À la différence des deux autres, esprits au départ beaucoup plus modernes que lui, il établit un pont entre notre vieux nationalisme ecclésiastique et notre nouvel indépendantisme laïque. Et ce pont est révolutionnaire. Il porte le nom de psychanalyse. En explorant notre inconscient collectif, Laurin en arrivera même quelquefois à être un peu plus moderne que Lévesque et Parizeau.

Laurin s’est peu à peu aperçu que, si on pouvait voir l’homme sous la soutane à la vue d’une jolie femme, on pouvait aussi découvrir une foule de choses sous la soutane nationale du Canada français. À l’époque, Freud avait chez nous la réputation d’être un Juif athée qui n’avait parlé que de sexe. Mais, comme le relate Picard, Laurin réussit, en camouflant un peu le sujet de ses études, à obtenir des bourses pour suivre des cours de psychanalyse à Boston, puis à Paris.

À son retour d’Europe, c’est le Québec lui-même que le docteur Laurin voit s’étendre sur le divan. Dans la première moitié des années soixante, cette psychanalyse collective lui permet d’écrire un article retentissant : « Le séparatisme est-il une maladie ? » Oui et non, répond savamment le docteur. Il estime que le séparatisme « peut s’alimenter à des sources tout aussi troubles » que l’antiséparatisme. En s’appuyant sur Freud, Laurin considère que les Canadiens français sont susceptibles de voir dans l’Anglais « un substitut paternel envié et redouté ». Ils peuvent tuer ce père apparent, ce seigneur tout-puissant. « Mais l’Anglais abattu, ils se retrouvent, écrit Laurin, devant leur propre faiblesse, qui tenait à leur condition même beaucoup plus qu’à un agent extérieur, tout tyrannique et cruel qu’il fût. »

On sent une profonde hésitation politique chez Laurin lorsqu’il sonde l’inconscient national. À l’époque, le psychiatre n’est plus un fédéraliste obstiné. Il est loin de penser que le séparatisme est « une solution à rebours du bon sens et de l’histoire », comme il l’a écrit avec D’Iberville Fortier, en 1947, dans Le Quartier latin. Mais il n’est pas encore devenu un véritable indépendantiste.

La pratique de la psychiatrie finit par faire découvrir au docteur Laurin la folie tribale très aliénante dont nous souffrons. Il en arrive même à soupçonner que la nation québécoise souffre du complexe de castration et que la langue est le sexe de notre peuple. Bien qu’il n’ait jamais osé formuler cette théorie, elle s’inscrit dans la logique des choses. Notre langue représente notre bonheur et notre puissance. Au lieu de tuer inutilement l’Anglais, le père, remettons à sa juste place l’anglais, la langue, pour retrouver notre sexe, c’est-à-dire notre propre langue. Voilà ce que pense le docteur.

Si Laurin vote pour le Rassemblement pour l’indépendance nationale à l’élection de 1966, s’il adhère par la suite au Mouvement Souveraineté-Association et au Parti québécois, c’est bien sûr parce qu’il est devenu indépendantiste, mais surtout parce qu’il veut contempler plus tard les ouvriers qui enlèveront les lettres dorées du nom The Bank of Montreal pour les remplacer par celles qui forment les mots Banque de Montréal. « Tout mon projet est là, dira-t-il. Tout ce que j’ai voulu faire, c’est éradiquer le bilinguisme et franciser le Québec. »

À la suite de la victoire électorale du PQ en 1976, Lévesque, devenu premier ministre du Québec, nomme Laurin ministre d’État au développement culturel et ne lui demande que de corriger la loi 22 qui, promulguée par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, faisait trop timidement du français la langue officielle. Avec l’appui notoire de Parizeau, Laurin proposera une Charte de la langue française dont le but ultime est de faire du français la langue quotidienne de tous les Québécois. Lévesque, qui a grandi dans le milieu bilingue de New Carlisle en Gaspésie, en sera estomaqué.

Le docteur Laurin ne bronche pas. La loi 101 sera une thérapeutique de choc qu’il administrera au Québec avec le calme souverain du médecin sûr de son diagnostic. Laurin n’agit pas en homme politique, il agit en psychiatre. Claude Morin a beau mener une lutte féroce contre la Charte au Conseil des ministres, les anglophones, freudiens obtus sans le savoir, crier au meurtre, nos propres milieux d’affaires s’affoler, les juristes estimer la loi anticonstitutionnelle, le docteur met le Québec entier devant une alternative irréductible : suivre son traitement ou mourir.

Devant la loi 101, les avocats et les juges doivent se taire. Le docteur Laurin, qui, après la défaite référendaire de 1980, a songé une fois de plus à devenir prêtre, pense avec raison qu’il s’agit d’une chose beaucoup trop sérieuse pour eux. C’était une question sexuelle à régler secrètement entre les psychiatres et les prêtres. Par la loi 101, Camille Laurin, psychiatre et catholique d’une audace mystique, a pu, dans la sérénité, libérer notre inconscient collectif d’une religiosité aliénante qui ne nous dictait que la soumission à toutes les figures du père.

Camille Laurin : l’homme debout, Jean-Claude Picard, Boréal, 2003

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