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AD MARE USQUE AD MARTIN
N° 225 - janvier 2004
Aucun employé de Wall-Mart n’est syndiqué en Amérique du Nord
Un Wal-Mart équitable ne risque pas d’être inventé
Gabriel Sainte-Marie
L’ouverture récente du Wal-Mart d’Alma a soulevé de vives réactions. Le député du Parti québécois Stéphan Tremblay a appelé au boycott du géant américain. Le 13 novembre dernier, quelques dizaines de manifestants cherchaient à sensibiliser la population sur les dangers d’un tel arrivant dans la région. Ils tirent une sonnette d’alarme sur les répercussions économiques locales qu’entraînera l’arrivée du numéro un mondial du commerce au détail chez eux. Afin d’offrir les prix les plus bas tous les jours, le géant mise sur le faible coût de ses employés. À Alma, on craint que les emplois concurrents mieux rémunérés finissent par disparaître.

La crainte est fondée car c’est présentement ce que vivent 70 000 employés américains travaillant dans les épiceries de la côte ouest. L’arrivée des super-centres d’alimentation Wal-Mart est à l’origine d’un important conflit de travail qui prend des allures nationales. Les trois plus grandes chaînes d’alimentation présentes dans la sud de la Californie exigent de leurs employés d’importantes diminutions de conditions de travail dans le but de rester compétitifs face à l’arrivée du géant dans leur secteur.

Afin de conserver leurs acquis, les syndiqués de 859 succursales de cette région ont choisi la grève ou ont été mis en lock-out au début du mois d’octobre. Piquetant devant leurs supermarchés, les grévistes scandent : « Don’t let us become another Wal-Mart ! » La plupart des lignes de piquetage sont respectées par la population et les chaînes Vons, Albertsons et Ralphs accusent une baisse des deux tiers de leurs ventes. Les analystes de la firme Merill Lynch évaluent les pertes de la première semaine du conflit à 131 millions $US.

Au milieu du mois de novembre, le conflit a pris des allures nationales. Les milliers de grévistes ont reçu l’appui de nombreux leaders syndicaux, religieux, communautaires et de membres d’autres syndicats qui font du piquetage devant les filiales de ces entreprises partout aux États-Unis. Un jour c’est à Sacramento, un autre à Washington, ainsi de suite.

Jusqu’à présent, le salaire d’une caissière de ces supermarchés était plafonné à 17,90 $US l’heure après 30 mois de service. Les employeurs veulent geler les salaires pour les deux prochaines années, réduire leur part dans l’assurance-santé des employés de 5 000 $US par an à 1 800 $US, en plus d’instaurer une clause orphelin. Les nouveaux employés recevraient 10 $US l’heure après 30 mois et leur salaire plafonnerait à 15,10 $US l’heure après huit ans.

Les trois chaînes d’alimentation affirment qu’elles doivent réduire les conditions de travail de leur main-d’œuvre pour demeurer compétitives face à l’empire Wal-Mart, tout en conservant bien entendu leurs plantureux profits. Tout cela parce qu’aucun employé de Wal-Mart n’est syndiqué en Amérique du Nord. Ils reçoivent 9 $US l’heure en moyenne et selon une enquête de Business Week, ils font partie de ces milliers de travailleurs à temps plein qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Ruth Milkman de l’Institute of Labor and Employment de l’Université de Californie affirme que si les réductions de salaires sont appliquées aux employés des épiceries de la Californie, les 70 000 travailleurs américains du secteur se verront imposer les mêmes conditions que ceux de Wall-Mart. Ils dégringoleront de la classe moyenne pour passer dans la catégorie des « travailleurs pauvres ». Le principal conflit de travail actuel aux États-Unis est dû à la férocité de Wal-Mart. Il est normal de s’inquiéter de la multiplication des activités de cette multinationale au Québec.

Wal-Mart a été fondée en 1962 à Bentonville en Arkansas et son chiffre d’affaires atteignait 245 milliards $US l’an dernier, ce qui équivaut à 30 % de la richesse créée au Canada au cours de la même période. Ses profits augmentent de 18 % par an depuis cinq ans, ce qui est exceptionnel. À ce rythme de croissance, sa taille aura doublé dans cinq ans. L’entreprise est présente dans neuf pays. Le géant est tellement imposant qu’il dicte lui-même ses spécifications aux fournisseurs. Par exemple, 23 % de la production de l’entreprise de cosmétiques Revlon est achetée par Wal-Mart.

La multinationale vise à réduire tous ses coûts. Elle importe massivement ses produits de Chine, où les salaires sont minimes. 10 % de toutes les marchandises importées de Chine aux États-Unis sont attribuées à Wal-Mart. L’empire est fortement antisyndical et est réputé pour offrir de très faibles salaires. Certaines études démontrent que, dans les cinq années suivant l’implantation d’un Wal-Mart, deux détaillants concurrents de la localité auront fermé leurs portes. C’est ce qui arrive à K-Mart aux États-Unis. L’hiver dernier, K-Mart a licencié 35 000 personnes à cause de Wal-Mart. L’hiver précédent, elle avait licencié 20 000 employés pour les mêmes raisons. Cette entreprise centenaire frôle actuellement la faillite. Au Canada, la faillite d’Eaton n’est probablement pas étrangère à l’arrivée de la multinationale.

En octobre dernier, Wal-Mart détenait 216 magasins au Canada et venait d’ouvrir quatre Sam’s Club en banlieue de Toronto. L’arrivée de ces magasins-entrepôts vient directement concurrencer les clubs-entrepôts Costco. La multinationale prévoit établir entre 40 et 45 Sam’s Club partout au Canada d’ici trois ans. Elle compte aussi se lancer dans la vente d’essence sous la bannière Murphy Oil. Une première station-service devrait bientôt ouvrir à Victoriaville. Selon Jacques Nantel, professeur aux HEC à Montréal : « La prochaine étape de Wal-Mart pourrait être leurs “ neighbourhood markets ” qui sont de plus petits magasins complètement dédiés à l’alimentation. » Wal-Mart pourrait pénétrer le marché de l’alimentation au Québec d’ici peu et concurrencer les supermarchés actuels.

Évidemment, les 60 000 employés au Canada de Wal-Mart ne sont pas syndiqués. Une tentative de syndicalisation à Thompson au Manitoba a échoué l’été dernier. C’était la troisième tentative de syndicalisation infructueuse en Amérique du Nord. Une avait eu lieu en Colombie-Britannique et une autre en Ontario. Au Québec, les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC-FTQ) s’apprêtent à lancer une campagne de syndicalisation. Leur tâche sera difficile mais très importante.

Les bas prix offerts chez Wal-Mart sont intéressants et augmentent notre pouvoir d’achat. Mais il faut garder à l’esprit que les profits prennent le chemin des Etats-Unis et que la quasi-totalité des économies qui y sont réalisées sont faites sur le dos des travailleurs de l’entreprise, qui vivent sous le seuil de pauvreté même s’ils travaillent à temps plein, et sur les salaires tout à fait ridicules versés aux travailleurs étrangers des pays du tiers-monde. On ne peut parler de prix honnêtes. Consommer chez Wal-Mart signifie encourager cette double exploitation, autant locale qu’internationale. Une campagne de syndicalisation fructueuse permettrait au moins de diminuer l’exploitation des employés au niveau local.

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