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AD MARE USQUE AD MARTIN
N° 225 - janvier 2004
Jacques B. Gélinas ne semble pas réaliser que seule la question nationale permet d'organiser une véritable riposte à la globalisation
D’où vient cet engouement pour la politique municipale ?
Pierre Dubuc
Auteur de La globalisation du monde, un des meilleurs ouvrages sur le sujet, le sociologue Jacques B. Gélinas vient de publier Le virage à droite des élites politiques québécoises. Selon Gélinas, « c'est le virage libre-échangiste de 1988 qui a insidieusement aiguillé le PQ sur la voie de la droite » et il donne une excellente description des différentes étapes de ce cheminement. Pour notre part, nous serions plutôt d'accord avec ceux qui situent le tournant au lendemain de la défaite référendaire de 1980, lors des négociations du secteur public et de l'adoption de la politique du « beau risque ».

Le virage à droite n'est pas particulier au Québec – comme le souligne Gélinas – et nous oserions affirmer qu'il a été moins prononcé au Québec qu'ailleurs en Amérique du Nord. Nous avons été jusqu'ici en bonne partie épargnés par les mesures à la Mike Harris et par le vent de néo-conservatisme qui a soufflé si fort aux États-Unis et dans l'Ouest canadien.

Jacques B. Gélinas le reconnaît implicitement – même si cela contredit son propos général – lorsqu'il écrit que le Parti québécois « a préparé le terrain pour le vrai parti de droite qui l'a supplanté le 14 avril 2003 ».

Vu sous cet angle, la résistance étonnante du Québec au néolibéralisme s'explique, selon nous, par la forte présence syndicale et les valeurs sociales associées au projet souverainiste.

Mis à part Lucien Bouchard qui était un véritable néo-conservateur, nous dirions que l'adhésion du Parti québécois au libre-échange tient plus de l'espoir - fort naïf - de vouloir « jouer les États-Unis contre le Canada », dans le cadre du grand jeu de la stratégie souverainiste, que d'une adhésion idéologique profonde aux valeurs du néolibéralisme. Gélinas souligne d'ailleurs la volte-face de Jacques Parizeau avec ses récentes critiques du Chapitre XI de l'Aléna, une disposition qui autorise les compagnies étrangères à poursuivre les États dont les législations sociales ou environnementales peuvent affecter négativement leurs profits.

Gélinas présente les politiciens canadiens comme des dupes pour avoir paraphé cette clause de l'Aléna. Nous ne partageons pas son point de vue. Nous croyons qu'ils sont, au contraire, bien conscients des intérêts qu'ils représentent. Le Canada doit accepter le Chapitre XI, pour pouvoir lui-même l'imposer aux pays d'Amérique latine, comme le soulignait le ministre Pierre Pettigrew en précisant que les entreprises canadiennes ont jusqu'à 50 milliards $ investis en Amérique latine (hors Chili et Mexique). Dans la hiérarchie du poulailler impérialiste, la poule canadienne doit accepter de se faire picosser par l'aigle américain, si elle veut picosser à son tour les poussins latino-américains.

Le sociologue s'emploie à tracer un portrait bien sombre du Québec avec une énumération des « dix plaies néolibérales » qui l'affligent. Ce sont : 1. L'environnement livré aux empoisonneurs et aux prédateurs. 2. L'agriculture dénaturée par le productivisme industriel. 3. L'eau abandonnée aux multinationales et aux pollueurs. 4. La forêt ravagée et surexploitée. 5. L'énergie mercantilisée. 6. Les « régions-ressources » dépeuplées. 7. Des fusions municipales dans la confusion antidémocratique. 8. Un système de santé dérapant vers le privé. 9. Les médias incestueusement concentrés. 10. Le fléau de l'économie loto-casino-videopoker.

Le procédé est accrocheur, mais la démonstration n'est pas toujours à la hauteur. Ce n'est toutefois pas le propos principal de Gélinas et, à sa décharge, reconnaissons que cela reflète la pauvreté de la recherche en sciences sociales au Québec.

Le tableau est noirci avec complaisance pour donner du relief à ses thèses politiques. Par exemple, il reprend à son compte la déclaration, à notre avis totalement excessive, de Dorval Brunelle et Pierre Drouilly selon laquelle « le Québec est ainsi devenu, particulièrement depuis 1996, un des laboratoires les plus avancés de la globalisation néolibérale ». Le Québec, après tout, n'est pas la Nouvelle-Zélande ! Le portrait tracé à grands traits est si sombre que Gélinas peut décréter que notre système de représentation politique « a épuisé son potentiel démocratique ». Une affirmation lourde de conséquences.

Habituellement, c'est l'enthousiasme révolutionnaire qui conduit à de telles affirmations. Au lendemain de la Révolution d'Octobre, les socialistes de différents pays, acclamant le triomphe de la démocratie soviétique, proclamaient que « la démocratie bourgeoise avait fait son temps. »

Au Québec, au début des années 1970, invoquant l'échec du FRAP lors des élections municipales tenues en pleine crise d'Octobre et le coup d'État au Chili de 1973, les maoïstes refusaient toute participation au processus électoral en affirmant que « le pouvoir est au bout du fusil ». La gauche s'en est trouvée marginalisée pour les trente années suivantes.

Ce n'est pas que Gélinas pèche par volontarisme révolutionnaire. Au contraire, prenant correctement la mesure de notre époque, il nous dit que « la globalisation armée et répressive de l'après 11 septembre 2001 a rendu impossible ce genre de révolution à la soviétique ou à la cubaine ». Son modèle est plutôt le budget participatif des citoyens de la ville de Porto Alegre au Brésil. Une expérience de participation des citoyens à la chose publique qui a servi de référence nationale et internationale.

Cependant, nous croyons qu'il est erroné de faire de cette expérience brésilienne le fondement d'un nouvel « étapisme » démocratique. « Il n'y a pas, affirme Jacques B. Gélinas, de démocratie sans démocrates et ceux-ci ne peuvent se former que dans la pratique, au ras du sol, dans les organismes de proximité ». Pour Gélinas, comme pour Gil Courtemanche dans La Seconde Révolution tranquille, « le palier municipal constitue un terrain privilégié d'apprentissage de la démocratie participative ».

Étrange que cet engouement subit pour la démocratie municipale, au moment même où les ténors du néolibéralisme valorisent l'importance des villes – fusionnées en mégavilles si possible – pour contourner, mettre à l'écart et réduire à l'insignifiance les États nationaux. D'ailleurs, n'est-ce pas là précisément le programme de Paul Martin pour marginaliser le Québec ?

Le fédéraliste Gil Courtemanche a compris que recentrer le débat sur les municipalités permettait d'élaguer la question nationale, dont il affirme péremptoirement qu'elle « a tué le PQ progressiste » et qu'elle condamnera l'UFP « à la marginalité permanente ». Ce n'était pas jusqu'ici la position de Jacques B. Gélinas – dont les lettres de créance nationalistes sont bien connues – et il situe sa réflexion dans le cadre du Québec. Par contre, dans La dérive à droite des élites politiques québécoises, il dissocie question sociale et question nationale. Cette dernière, pourrions-nous dire, ne figure pas dans les questions démocratiques de « proximité ». Jacques B. Gélinas ne semble pas réaliser, comme plusieurs altermondialistes, que seule la question nationale permettra de nouer en un seul nœud toutes les luttes sociales fragmentées par des années de discours néolibéral et organiser une véritable riposte à la globalisation.

Le virage à droite des élites québécoises, Jacques B. Gélinas, Écosociété, 2003

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