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AD MARE USQUE AD MARTIN
N° 225 - janvier 2004
L’UFP a bien des défauts, dont celui d’exister
Une mise au point sur le raccourci péquiste
François Cyr et Gordon Lefebvre*
Un mot, écrit à quatre mains, pour réagir au contenu des derniers éditoriaux de l’aut’journal, où tu proposes que la gauche québécoise regroupe ses forces au sein du PQ pour y former une tendance, et tu sembles fonder beaucoup d’espoir dans la déclaration récente de Bernard Landry, où il promet la tenue d’un référendum sur la souveraineté l’année suivant la prise du pouvoir. En rapportant, dans ton éditorial, la décision des Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA) d’inviter leurs membres à se regrouper dans un comité «syndicat et politique» au sein du Parti québécois, tu suggères que la gauche pourrait s’inspirer de leur exemple.

Ton analyse nous surprend un peu, car, en 1999, tu défendais, contre Robert Dean qui prônait de réinvestir le PQ, le point de vue de l’alternative politique, celui de l’UFP aujourd’hui. Cependant, nous comprenons que la gauche oscille encore entre ces deux pôles: former une tendance au sein du PQ ou créer un parti de gauche capable de rallier les progressistes. Cette polarisation est un fait incontournable, et elle n’est pas liée seulement à la conjoncture post-électorale. Elle reflète les contradictions de notre société et de son histoire qui bégaie, disent certains.

Ton orientation repose sur deux paris. Le premier mise sur la capacité du PQ à procéder à une véritable refondation, qui permettrait de ressouder la coalition populaire qui l’animait en 1970. Nous ne croyons pas que le PQ puisse amorcer un virage à 180 degrés et s’ouvrir au changement que tu réclames. Dans ton plaidoyer, tu évites de caractériser le PQ. D’où notre scepticisme. Bien sûr, il ne peut être caractérisé dans les mêmes termes que le PLQ ou l’ADQ, comme blanc bonnet, bonnet blanc. Des distinctions s’imposent. Nous savons tous que son premier mandat a été marqué par des politiques progressistes et que ses membres sont nombreux à aspirer à une indépendance nationale progressiste, mais le PQ des Bouchard, Landry et Facal n’a plus rien à voir avec ce qu’on observait autrefois.

Jusqu’à nouvel ordre, le PQ est toujours un parti d’union nationale avec des velléités social-démocrates. Il est dans la nature de ce type de parti de se construire essentiellement autour d’un chef charismatique, afin d’arbitrer les tensions naissant sans cesse des axes de démarcation qui le tiraillent: néolibéralisme ou social-libéralisme, souveraineté ou gestion de l’État provincial.

À court terme, le PQ est paralysé par une sourde course à la chefferie. La fraction de gauche altermondialiste qui s’y formerait n’aurait d’autres choix que de compter les coups dans cette lutte entre deux candidatures de la tendance Davos. Sur le fond, tu dois démontrer qu’entre les camps de Porto Alegre et de Davos, le PQ a choisi le premier.

Ton second pari s’appuie sur un constat d’échec : le faible score électoral de l’UFP. Huit mois après sa création, c’est un peu vite pour conclure que la voie tracée par l’UFP est une impasse pour les forces de gauche, et que seul le PQ offre le raccourci possible pour relayer les revendications des travailleurs sur le plan politique. Tu demandes à la gauche de bien évaluer la nouvelle conjoncture et tu poses la question : « Quelle doit être la perspective de ceux qui croient à l’unité indissoluble entre la libération nationale et l’émancipation sociale comme le proclame le programme de l’UFP ? »

Les résultats du 14 avril ne révèlent pas seulement la faiblesse de la gauche politique, mais aussi la désorientation de la gauche sociale et syndicale. La désertion de l’électorat jeune et des péquistes est lourde de conséquences pour la suite des choses. Le PQ, qui a réussi à conserver 45 sièges grâce au mode de scrutin inchangé, reste en état de choc.

L’UFP a bien des défauts, dont le principal est d’exister, si nous en croyons les quelques courants particulièrement intolérants à son égard au sein du PQ. La tendance de gauche que tu souhaites voir se développer au sein du PQ en ferait vite les frais. L’expérience de l’aile Riniste illustre bien les difficultés qu’ont toujours eu, au sein du PQ, les progressistes qui associaient la question nationale et la question sociale. Elle s’affaiblissait au contact des nationalistes intransigeants qui faisaient barrage à tout débat portant sur le projet social avant la victoire électorale et le verdict référendaire.

Le PQ a toujours dissocié les deux questions, nationale et sociale, en subordonnant la seconde à la première. La plate-forme de la tendance de gauche comporterait des éléments qui diviseraient les souverainistes: la réforme du mode de scrutin, l’opposition à la ZLÉA, la promotion et la réalisation d’une Assemblée constituante, premier pas vers un Québec indépendant, sans parler du revenu de citoyenneté dont l’aut’journal s’est toujours fait l’ardent défenseur. La gauche apparaîtrait alors comme une fraction nuisible à l’union sacrée des souverainistes, et son action serait vite neutralisée.

Le raccourci que tu proposes ne répond pas aux besoins réels des forces de gauche. Le Conseil de l’Union de l’UFP a réaffirmé récemment que cette voie est sans issue : c’est la même qui a été empruntée, il y trente ans, par la gauche sociale et syndicale au Québec. Le résultat est connu : nous sommes, avec les États-Unis, l’une des rares sociétés au Nord à ne pas disposer d’un grand parti de gauche à caractère de masse. À l’époque, les militants de gauche étaient nombreux à choisir cette voie dans l’espoir de régler d’abord la question de l’indépendance de notre pays pour bâtir ensuite une société progressiste. Après tant d’années, nous n’avons ni l’une ni l’autre.

Invoquer la faiblesse électorale de l’UFP ne suffit pas à écarter son option. Les membres de l’UFP ont fait le bon choix en se posant comme l’un des embryons de ce grand parti de gauche dont le Québec a un si pressant besoin. Munis de faibles ressources financières, défavorisés par le mode de scrutin et ignorés par les médias électroniques, 73 porte-étendards de l’UFP, majoritairement des jeunes, ont osé se présenter devant les électeurs pour dire qu’un autre Québec est possible. Cette audace constitue la principale qualité de l’UFP, couplée à une vision modeste et réaliste d’elle-même; ce qui lui confère une tranquille assurance, celle de l’incessant travail fédérateur qui finira par porter fruit, particulièrement au sein de la jeunesse altermondialiste.

En terminant, sois assuré, Pierre, que ces désaccords ne changent en rien notre soutien à l’aut’journal, ce mensuel progressiste que tu animes depuis longtemps et qui témoigne de l’enracinement des valeurs de gauche au Québec. La vraie discussion politique ne se passe pas au sein du PQ, mais au sein de la gauche. Les militants de longue date que nous sommes, que tu es, en prennent acte. Ce constat force les uns et les autres à en débattre avec calme et respect. Il est loin derrière nous le temps des excommunications. La saison des idées, c’est chose si rare au Québec ! Les tenants des deux orientations doivent se partager le fardeau de la preuve: les uns pour prouver la faisabilité de leur projet, sa légitimité; les autres pour démontrer la pertinence de leurs arguments.

*François Cyr est président de l’UFP et Gordon Lefebvre, conseiller au programme politique.

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