L'aut'journal
Le samedi 24 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Après le stade olympique, le mégahôpital
N° 205 - décembre 2001

Le Québec et la guerre
Jean-Claude Germain
La guerre n'est rien d'autre que la continuation de la politique par d'autres moyens, a écrit von Klausewitz. Ce qui était déjà évident pour les Québécois en 1914 l'est devenu doublement en 1940 lorsqu'ils s'apercevront qu'ils doivent mener à nouveau la guerre sur deux fronts 0 combattre en Europe et se défendre d'Ottawa au Québec.

S'il est vrai que la nature d'une personne se dévoile au lit, il en est de même de la guerre pour révéler le caractère d'un pays. Le Canada se plaît à croire qu'il chausse du G sept, mais il suffit qu'il entre en guerre pour retrouver aussitôt les anciens réflexes d'une colonie qui s'enroule dans le drapeau de l'Angleterre ou des États-Unis, et s'engage pompeusement à leur prêter main-forte pour réduire leurs ennemis.

Nous sommes plus que des alliés ou des amis, nous sommes de la famille, déclarait récemment Jean Chrétien, lors d'une visite officielle à New York. Pourquoi faut-il qu'en pareille circonstance, le premier ministre du Canada retrouve toujours aussi naturellement le ton et la déférence d'un laquais d'Empire ?

Chassez le naturel, la guerre le ramène au trot

Avec une loi des Mesures de guerre à la clé, l'occasion de mettre le Québec à la raison a toujours été trop belle pour qu'Ottawa puisse y résister. Chassez le naturel, la guerre le ramène au trot.

En 1914, le militarisme colonial frisait la caricature d'opérette. Dès l'entrée en guerre du Dominion of Canada, le ministre de la Milice, Sam Hughes, poste des miliciens à tous les endroits jugés stratégiques. Ses ordres sont emphatiques. Shoot to kill from the drop of the hat ! Tirez pour tuer au moindre mouvement ! On se demande bien sur quel ennemi ?

Le 9 août, la question est résolue. Le traversier qui fait la navette entre Québec et l'île d'Orléans néglige de s'arrêter pour subir l'inspection réglementaire à la station de la rivière Maheu. La garnison qui protège l'entrée du port de Québec réagit immédiatement. Elle tire un premier coup de canon de semonce, puis un deuxième pour de vrai. Le boulet a heureusement l'à-propos de tomber à l'eau près du navire sans le toucher. Les passagers en sont quitte pour la peur de leur vie.

Le lendemain, à la rivière Ouelle, un chemineau dur d'oreille est blessé à mort par une sentinelle qui montait la garde. Habitué à casser la croûte sur le quai, la victime a ignoré l'ordre de s'arrêter qui lui était lancé en anglais.

Le journaliste du Devoir, Georges Pelletier, qui assiste à la conférence de presse de Sam Hughes sur l'incident, est scandalisé par l'attitude méprisante du ministre. En manche de chemise, les pieds sur la table, il en parlait avec autant de désinvolture que s'il se fût de la mort d'un animal. On peut se demander si la milice existe pour protéger les gens ou pour les tuer en leur tirant dans le dos.

Tout le Québec déclaré zone militaire

Partout au Québec, la soldatesque se comporte comme si elle était en pays occupé. Montréal n'échappe pas à la règle. Le 14 août, au cours de l'après-midi, la sentinelle qui est de faction devant le manège militaire, rue Craig, s'avance vers un attroupement et lui intime l'ordre de circuler en anglais. Personne ne réagit. Tous les membres du groupe, une dizaine de personnes, attendent les épreuves de clichés qu'un photographe ambulant s'apprête à leur livrer. Toujours aussi unilingue, le soldat revient à la charge, répète son ordre, fait feu, tue une personne et en blesse une autre.

Trop, c'est trop ! La colère populaire éclate et le maire Médéric Martin ne mâche pas ses mots pour fustiger la conduite des militaires. Au train où vont les choses, on aurait peut-être avantage à déménager la morgue près de l'arsenal de la rue Craig !

Trois ans plus tard, lorsque le gouvernement Borden vote la mobilisation générale, il n'y a donc pas à s'étonner que la riposte soit sans équivoque. Le devoir du Québec est de résister à la conscription, tranche l'échevin Gordien Ménard, et d'aller jusqu'à sortir de la Confédération s'il le faut.

La conscription est un échec lamentable. Au Québec, sur 117104 inscrits, 115 707 réclament et obtiennent une exemption. Le premier avril 1918, à Québec, l'armée demeure fidèle à elle-même et à sa politique d'occupation. Pour mettre fin à cinq jours d'émeute et de protestation contre la manière dont on applique la conscription, les militaires chargent la foule, sabre au clair, et tirent à la mitrailleuse sur les manifestants, faisant quatre morts et 70 blessés.

La suppression des libertés au nom de la liberté

Sur le front du Québec, la Deuxième guerre mondiale sera une nouvelle version revue et corrigée de la Première. L'armée canadienne aura appris à modérer ses transports et à ne plus tirer à vue sur les Québécois mais son état-major ne comptera toujours que huit officiers canadiens-français sur 165 hauts gradés.

La réactivation de la loi des Mesures de guerre permettra en revanche à Ottawa d'exercer un contrôle absolu sur l'information diffusée dans les médias. En 1941, les pouvoirs de répression du censeur officiel sont expéditifs. Tout exemplaire d'un journal, tract, périodique, livre circulaire et autre matière imprimée qui viole les règlements de la censure peut être saisi.

Les permis des postes de radio peuvent être suspendus ou révoqués. La diffusion radiophonique des questions politiques se limite aux studios. Aucune station n'a le droit de diffuser un discours politique fait à une assemblée publique. Toutes les allocutions de caractère politique qui originent d'un studio doivent être soumises en deux copies à l'avance au surintendant. Aucune diffusion n'est autorisée jusqu'à ce que la censure ait donné le feu vert.

Ces manières ne convainquent pas 0 elles suscitent la peur ou l'obstination, note André Laurendeau qui est un des chefs de l'opposition à la conscription. J'ai éprouvé avec amertume que la lutte pour la liberté commence au pays par la mort des libertés.

Le Service des nouvelles de Radio-Canada est une mesure de guerre

C'est dans ce contexte que le Service des nouvelles de Radio-Canada est né en 1941. Pour les nouvelles puisées aux sources allemandes, on se doit d'utiliser « l'ennemi prétend » plutôt que « l’ennemi annonce ». En tout temps, il faut dire le gouvernement de Vichy et jamais la France. Tout ce qui se dit en ondes doit être autorisé par la Censure, même les épisodes de l'invraisemblable radio-feuilleton de propagande, La Fiançée du Commando.

Cinquante ans plus tard, la correction du vocabulaire de la salle des nouvelles radio-canadiennes relève toujours d'une grammaire des ondes dont le bon usage prescrit ces jours-ci que le gouvernement du Québec retrouve son statut provincial, que les Québécois redeviennent des Canadiens-français et que les mouvements nationalistes ou indépendantistes du monde entier deviennent invariablement séparatistes. Tout comme l'Office national du film, le Service des nouvelles de Radio-Canada n'est jamais parvenu à surmonter le choc traumatique d'avoir été enfanté par la Censure et la Propagande.

Le delirium tremens d'Ottawa

En 1942, le Canada vote Oui à 80 % au plébiscite sur la conscription. Le Québec vote Non à 70 %. À chacun sa tasse de thé. D'ailleurs, la fabrication de tasses à deux anses a été interdite pour soutenir l'effort de guerre.

Gagné par le delirium tremens de tout contrôler, de la consommation de la bière, du vin et des spiritueux au rationnement du miel, du sucre et des confitures, Ottawa entend bien profiter du conflit pour réaliser le rêve de John A. Macdonald. One country, one flag, one language, one look !

Les complets pour hommes n'auront qu'un pantalon et il n'y aura aucun dos avec ceinture, fronce ou pli, décrète la Commission des prix et du commerce. Le nombre de poches dans les gilets, vestons et pantalons sera réduit. Les rebords aux manches des gilets de sport et à la jambe seront interdits. Les boutons aux manches disparaîtront. C'est l'euphorie du nation building dans l'atelier de couture.

Rien comme une guerre pour révéler la nature d'un pays

L'occasion en somme crée le larron et tout nous pousse à croire qu'avec, dans sa poche revolver, une nouvelle loi des Mesures de guerre et une loi sur la Sécurité publique, la Troisième guerre mondiale se déroulera encore une fois pour les Québécois sur deux fronts0 à combattre le terrorisme là où les États-Unis choisiront d'engager le Canada et à défendre la souveraineté du Québec des abus de pouvoir d'Ottawa.

Si le passé est garant de l'avenir, le conflit suscitera un référendum sur la conscription de la volonté de l'un à celle de l'autre et deux majorités opposées. C'est dans le caractère de la guerre de révéler la nature des pays.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.