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Après le stade olympique, le mégahôpital
N° 205 - décembre 2001

Tous les Québécois sont québécois
Michel Lapierre
Très en vogue dans les années quatre-vingt, le multiculturalisme et ses avatars, l’interculturalisme et le transculturalisme, nous paraissent de nos jours aussi pathétiques que la tour de Pise de Saint-Léonard et la statue de Dollard des Ormeaux au parc La Fontaine…

Les concepts qu’on s’ingénie à opposer à l’idée même de culture québécoise et à l’esprit de la Révolution tranquille meurent vite de leur belle mort et tombent dans l’oubli, sans qu’on s’en rende compte. Ça crève maintenant les yeux 0 la fossilisation de traits culturels, quels qu’ils soient, n’est pas la culture, mais son ennemi le plus féroce. Axés sur cette fossilisation sans avenir, le multiculturalisme et ses avatars cachaient un obscurantisme des plus hideux et un racisme au second degré qui faisaient les délices de William Johnson, jésuite protestantisé, mais que Neil Bissoondath, écrivain canadien originaire de Trinidad, a su démasquer, une fois pour toutes, en 1994, dans Selling Illusions.

Un cadavre qui défie le temps

Geneviève Mathieu, qui vient de publier Qui est Québécois ?, solide synthèse du débat actuel sur la redéfinition de la nation, n’évoque même pas la disgrâce qui a frappé le multiculturalisme. Elle laisse dormir les morts en paix. Mais cette brillante jeune femme, aux goûts un tantinet macabres, se permet de faire une exception. Elle se penche sur un cadavre miraculeusement bien conservé, un cadavre qui défie le temps 0 celui de Fernand Dumont.

Toutes les redéfinitions de la nation québécoise, avoue Geneviève Mathieu, constituent des réactions à la définition culturelle de la nation, formulée par Dumont. Certaines la contrediraient, comme le nationalisme civique et ses avatars, la culture publique et le patriotisme constitutionnel. D’autres s’en rapprocheraient beaucoup, comme la notion de nation sociopolitique, de Michel Seymour, ou s’en éloigneraient, comme le modèle de la nation francophone nord-américaine, de Gérard Bouchard. Et dire que si Dumont n’avait pas existé, nous n’aurions peut-être pas eu à résoudre l’affreux casse-tête de notre identité !

Mais Dumont a existé. Il fallait qu’il existe, comme la ville de Québec. Fernand Dumont, professeur à l’université Laval, se devait d’être parce que Lionel Groulx, professeur à l’université de Montréal, avait été. Puisque à Québec, ville prudente et sage, les choses se font avec au moins cinquante ans de retard, il fallait bien que Dumont, remué par les événements d’Octobre, se mette, entre 1970 et 1997, à définir le Canada français, comme Groulx l’avait fait entre 1910 et 1940.

Vu de haut, de très haut

Bien sûr, Dumont s’est attelé à la tâche avec plus de froideur et de science que Groulx. Il nous a offert la version sociologique du sermon nationaliste du prêtre-historien. Mais, comme Groulx, il a décidé de définir le Québec par le sommet au lieu de le définir par la base. Sur les cimes, Dumont, fils d’un peuple qu’il regardait de haut, s’est tout simplement étourdi, comme Groulx. Dans notre histoire, il a surtout vu le clergé, qui l’avait tiré de l’obscurité. C’est pourquoi il a donné de l’insurrection des Patriotes, et finalement de tout notre mouvement libéral, laïc, social, démocratique, progressiste et autonomiste, une si étrange interprétation.

La révolte des Patriotes « demeure, écrit Dumont, le symbole pathétique d’une impasse dans l’édification de la conscience historique d’un peuple », alors que, malgré l’échec, cette révolte constitue, en réalité, le fondement même de cette conscience. C’est que Dumont voit un conflit entre l’identité culturelle et la citoyenneté politique parce que les Anglais du Bas-Canada n’ont pas la même culture que les Canadiens, comme s’il appartenait à une oligarchie coloniale et antidémocratique de définir la notion même de citoyenneté et de l’imposer à un peuple asservi.

Il est vrai que l’idée de révolution n’est pas très ecclésiastique. Voilà bien le nœud du problème. Dumont voit la nation comme une « entité culturelle, un ensemble de traditions ». Il refuse de la considérer comme une entité naturellement politique, dont la culture, en perpétuelle évolution, et la citoyenneté, définie dans le sens du progrès, sont susceptibles d’être partagées avec tous les hommes. C’était là la conception de Louis-Joseph Papineau. Dumont a préféré celle d’Étienne Parent, ami des Anglais et du clergé. Qu’une telle conception de la nation fasse fuir les immigrants, rien de plus normal.

Mais les notions de nationalisme civique, de culture publique et de patriotisme constitutionnelle sont-elles vraiment différentes ? Geneviève Mathieu, qui ne bronche pas devant l’analyse que fait Dumont de la révolte des Patriotes, ne se rend pas compte que ces notions, mises de l’avant pour inclure les minorités ethniques dans la nation québécoise, se rapprochent, beaucoup plus qu’il ne paraît, du nationalisme culturel de Dumont, contre lequel paradoxalement elles se dressent.

Tout comme Dumont, les tenants de ces conceptions légalistes voient les choses de haut, de très haut. Que le peuple puisse, par lui-même, se reconnaître spontanément dans une culture commune sans se donner la peine de la définir, cela leur semble soit impensable, soit fanatique, car ce fait très simple enlève, au fond, toute espèce de justification à leur discours. Que des individus, issus de minorités ethniques, aient la fantaisie de se sentir québécois tout court, cela dépasse les bornes de l’imagination pour ces messieurs qui ne jurent que par les étiquettes civiques, publiques et constitutionnelles. Selon la logique du multiculturalisme, les enfants issus de mariages mixtes constituaient des horreurs théoriques. Selon la logique légaliste de Jean-Pierre Derriennic, de Dominique Leydet, de Gary Caldwell, de Jacques Beauchemin, de Claude Bariteau, de Frédérick-Guillaume Dufour et de plusieurs autres, Normand Brathwaite est encore une horreur théorique. L’idéologie de la hauteur ne correspondra jamais à la doctrine de l’évidence.

Au terme de son examen des redéfinitions de la nation, Geneviève Mathieu accorde sa préférence à celle de Gérard Bouchard. Cet historien a la vanité de définir la nation québécoise par la langue française plutôt que par les Québécois et de nous rappeler que le Québec se trouve en Amérique du Nord. C’est sûrement la moins mauvaise des définitions qu’analyse Geneviève Mathieu. Celle que formulait Papineau, dictée simplement par le bon sens et la générosité, n’a pas besoin d’apologie. Depuis 1837, cette définition, c’est nous-mêmes et notre silence.

Geneviève Mathieu, Qui est Québécois ?, VLB éditeur, 2001.

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