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Bullshit !
N° 224 - novembre 2003
Un jeu de rôles parfaitement néolibéral
Loft Story est à l’image du nouveau modèle québécois
Jean-Claude Germain
Lorsqu’on s’interroge sur la télé-réalité, on s’inquiète d’abord et avant tout du voyeurisme. Doit-on ou non prendre plaisir à jouer les Asmodée avec les participants et participantes de Loft Story ou d’Occupation double ? Est-ce que ça vous trouble d’écornifler ou est-ce que ça vous titille ? Est-ce avouable ou inavouable ?

Ce qui réduit le débat à une question de morale et permet dès lors à toutes les tribunes téléphoniques de jouer leur rôle à fond la caisse en posant toujours la même sempiternelle question d’étiquette. Est-ce un comportement socialement acceptable ? Ça se fait-tu ou ça se fait pas ? Si je refuse de coucher avec un gars à la première rencontre, est-ce que je vais passer pour une niaiseuse ? Réponse : Oui ! mais on n’en meurt pas. Question : Un ministre a-t-il le droit d’accepter un séjour dans un chalet luxueux aux frais d’une grosse poche et, en prime, un aller-retour en jet privé ? Réponse : Non ! sauf bien sûr s’il a obtenu un billet de confession par la suite.

Avec Loft Story et Occupation double, l’immoralité – ou plutôt l’amoralité – n’est pas tant le fait des spectateurs ou des acteurs que du jeu lui-même. L’élimination progressive d’une suite de candidats jusqu’à l’établissement d’une liste courte n’est-elle pas le jeu de rôles néolibéral par excellence ? Tous les postulants et postulantes à un poste supérieur dans l’administration privée ou publique doivent s’y prêter. Et n’allez pas croire que l’épreuve se limite aux compétences professionnelles. La conjointe est-elle présentable, la progéniture est-elle problématique, la consommation est-elle par trop évidente ? Tout est mis sur la table comme on aime dire dans le milieu des affaires.

Le but du jeu est de consacrer la victoire ultime du mieux adapté, the survival of the fittest. C’est le test initiatique du néolibéralisme darwinien et dans le monde restreint des hautes directions tous les participants en connaissent les règles d’avance.

Lorsqu’un comité de sélection demande à un candidat à brûle-pourpoint quelles sont ses forces ? et ses faiblesses ? personne ne s’attend à ce qu’il se mette à bafouiller. La première qualité d’un postulant à une fonction de haute direction est de savoir s’informer. Le délit d’initié est en quelque sorte un réflexe naturel.

Les questions du type mise-en-situation étant toujours posées vers la fin de la rencontre, il va de soi que pour être plausibles les mensonges intéressés des interviewés doivent correspondre à l’image que le comité s’est déjà formée de leurs caractères. Ce n’est pas le moment pour un postulant de révéler qu’il fait une dépression chaque fois qu’un de ses subalternes lui fait la gueule. Ou annoncer que sa grande force est l’entregent à un comité qui a déjà noté sa réserve naturelle

Si ce n’est pas votre point fort, confessez que c’est votre point faible - faute avouée est à moitié pardonnée. Et empressez-vous de trouver une qualité qui compense pour votre manque d’éclat. Et quelle est-elle ? Ne jamais compter ses heures lorsqu’il faut trouver une solution à un problème urgent. Ça démontre que vous n’avez pas l’esprit d’un syndiqué.

Pour ceux qui ont charmé le comité dès les cinq premières minutes de l’entrevue, ce n’est pas vilain d’avouer que leur point faible est de manquer de patience quand les résultats tardent. Somme toute, ce n’est peut-être pas un si gros défaut que ça. Et le comité sera ravi de s’entendre confirmer par le candidat que créer les conditions favorables au travail en équipe est sa plus grande force. Pour décrocher un poste, il n’est pas suffisant d’être compétent. Il faut d’abord avoir l’apparence de l’être pour obtenir l’occasion de le prouver.

Dans un cas comme dans l’autre, les candidats auront menti en observant les règles. C’est un art qu’on associait jadis à la confession. Dès la plus tendre enfance, la pratique du confessionnal nous apprenait à faire la différence entre le vrai et le vraisemblable. De toute façon, quel enfant a jamais raconté ses faits et gestes à un adulte sans en soigner la mise en marché.

Le confessionnal nous enseignait à pécher dans la moyenne. Ni trop, ni pas assez ! Et en tout temps à éviter les fautes qui auraient pu provoquer un éclat de voix du confesseur; ce qui avait le don de braquer tous les regards sur le pénitent à sa sortie du confessionnal.

À l’extrémité opposée, il ne fallait pas être trop inoffensif en présentant une brochette de péchés par trop anodins. Comme dans les romans jeunesse d’aujourd’hui, la gravité relative des fautes se devait d’évoluer avec l’âge des pécheurs.

Dans tous les jeux néolibéraux, le moment de vérité est une sorte d’équivalent du serment du test qui au lendemain de la Défaite était imposé par l’occupant britannique à tous ceux qui postulaient un emploi dans l’administration coloniale. Pour l’obtenir, il fallait tout d’abord abjurer la foi catholique avec un tel fanatisme que même un athée qui se respecte aurait refusé de prêter le serment.

Aujourd’hui, la question tombe presque toujours vers la fin de l’entrevue du candidat. Quelle sera votre réaction lorsque le conseil d’administration vous chargera d’appliquer des mesures de compression qui vont nécessairement entraîner la mise à pied d’un ou de centaines d’employés ?

Il est plutôt déconseillé de répondre à chaud. J’ vas toutes les crisser à porte pis ça me fera pas un pli sus a poche ! Le passage obligé est d’abord d’admettre que ça ne sera pas facile. C’est gagnant ! Tous les présidents de grande compagnie souffrent le martyre lorsqu’ils ferment une usine. C’est bien connu ! Mais après il faut se mettre à table et lâcher du solide. La seule vraisemblance n’est plus de saison. Il faut se mouiller et se fendre d’un acte de foi en bonne et due forme dans la libre entreprise, les lois du marché, la productivité et la compétitivité au nom desquels le dégraissage, la rationalisation et la réingénierie s’imposent en permanence pour le bien de la compagnie c’est-à-dire de ses actionnaires et de ses clients. Ainsi soit-il ! Bref, le candidat est prêt à faire la djobbe et à toutes les crisser à porte ! même si c’est pas facile !

Réduite aux enjeux de Loft Story et d’Occupation double, la mise aux enchères du grand jeu néolibéral est beaucoup moins sophistiquée que dans la haute administration, mais elle n’a pas changé de nature. Que les participants soient suffisants, narcissiques, fesse-mathieu, vaniteux, mesquins, envieux et graveleux importe peu puisqu’ils servent à rappeler à tous et chacun que dans la vraie vie les faibles sont éliminés, les maladroits tassés, les petits écrasés et les sensibles meurtris. C’est la loi de la jungle et des conseils d’administration. On imagine facilement que Loft Story et Occupation double sont des émissions que le cabinet Charest visionne en famille. Existe-t-il plus belle illustration du nouveau modèle québécois en action ?

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