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Bullshit !
N° 224 - novembre 2003
Le chanvre fournit la cravate des pendus pour le gibet
Cannabis, l’œcumène
Jacques Ferron
La chènevière, cette pièce où l’on faisait pousser le chanvre domestique, devait se trouver à portée de la vue, près du potager. Derrière la croisée un personnage, qui n’a plus guère la force d’y mettre la main, peut ainsi en surveiller la culture, étape après étape, de la préparation du sol à la récolte. Avant le labour d’hiver, on fume cette chènevière avec les engrais dont on dispose, peu importe lesquels, mais après ce premier labour et ceux du printemps, lorsque la terre ameublie, passée au peigne fin, plane comme les planches d’un parterre, se trouve prête à recevoir le chènevis, on la fumera de nouveau, mais cette fois avec un spécifique, le fumier de pigeons.

Ensuite, on sème et l’on dresse de merveilleux épouvantails dans le but d’en éloigner les passereaux venus à la rencontre du printemps pour y célébrer leurs amours, avec des chants, parmi les fleurs. On avait convenu que ces oiseaux étaient particulièrement friands du chènevis, propre à donner plus d’éclat à leurs concerts amoureux, tout comme il était admis que deux picotins de ce grain, donnés chaque jour à une cavale, la mettaient en chaleur avant la fin de la semaine.

Rien de moins sûr. Les passereaux sont friands de tous les grains et c’est plutôt le voisinage de l’étalon qui disposerait la cavale à ses saillies. On peut se demander si cette vertu prêtée au grain du chanvre n’aurait pas été appréciée d’abord par l’homme sur le retour, lorsqu’il se met à poivrer son bifteck et que, pour rendre ses devoirs aux dames, rester fort et glorieux de ses prouesses, il tente de pallier son déclin par l’aphrodisiaque. Ensuite, pour être bien sûr de sa vertu, quoi de plus naturel que d’en faire profiter le règne animal, de préférence les espèces qui, tels les passereaux et la cavale, font partie de la symbolique amoureuse.

Les épouvantails à chènevière témoignaient tout simplement du prix que le personnage caché, aux aguets derrière la croisée, attachait au chènevis. Ils l’ont trahi. C’est un vieillard. Tant il s’était préoccupé de la chènevière qu’à la fin il s’y trouvait par ces épouvantails qui, avec les commentaires de François Villon et de Montaigne, ont abouti à son portrait, celui du principal personnage de la mythologie du chanvre, le Vieux de la Montagne.

L’efficacité de l’épouvantail est douteuse; il n’y a de certain que sa signification, d’autant plus instructive qu’elle est candide, affichée à l’insu de qui le dresse, car il ne pense pas se trahir, ne visant qu’à son efficacité qui cesse à un point de vue d’être douteuse, rassurante pour son auteur, un peu comme le psychiatre donne les neuroleptiques aux fous moins pour les traiter que pour se soigner de la peur que lui inspire la folie.

Et puisque nous en sommes à la médecine, qu’on y réfléchisse : quel fameux épouvantail que le serpent d’airain auquel Moïse recourut, dans le désert du Sinaï, pour conjurer les reptiles dont les Juifs s’étaient mis à avoir peur ! Ce simulacre n’avait aucun effet si d’aventure on était piqué ; par contre, au lieu d’apercevoir des serpents partout et d’être en panique au point de ne plus vivre, quasiment fou, on en apercevait un par-ci, par-là, pas plus qu’il n’y en avait, et l’on avait retrouvé, avec les loisirs de la vie, le temps de cueillir la manne.

Ce serpent d’airain, s’il est l’emblème de la médecine — et non le caducée de la mythologie gréco-romaine — prend une signification qu’il convient de rappeler, à savoir que la médecine est avant tout l’art de soigner la santé publique et que la science de traiter les maladies vient après, bien après.

La localisation de la chènevière, le soin qu’on en prenait pour que la terre en fût meuble et planche comme celle d’un parterre, l’attention que lui portait le vieillard, assis derrière la croisée, sans oublier le fumier de pigeons (et je ne parle pas des précautions prises lors de toutes les opérations pour réduire le chanvre en fibres textiles, ni du monopole des jurées chanvrières), tout cela témoigne d’une sollicitude dont on n’accordait pas la moitié, le quart, même le dixième au lin, plante textile qui s’accommode tout aussi bien que le chanvre du climat européen et dont la toile, plus fine, plus légère, répond aux besoins de la maison et fournit le linge au culte, dans les églises.

Le chanvre, lui, n’habille que les gueux, les gens de sac et de corde, les gibiers de potence. En fait de culte, il ne fournit que la cravate des pendus pour les cérémonies du gibet. Mais des deux, c’est quand même lui le plus précieux pour une raison à laquelle on ne pense plus guère à présent que le charbon et le pétrole l’ont réduit à rien.

On a oublié que c’est par la résistance de ses toiles grossières et de ses cordages que l’Europe de l’Atlantique, captant l’énergie des vents, a établi son hégémonie sur toute la terre, avant même l’utilisation des moteurs à combustion. Et cette hégémonie était une trop grande affaire pour qu’on s’arrêtât aux inconvénients du chanvre.

De sa part narcotique, point question. On en fit un secret bien gardé. Au XVIIIe siècle, il reste impénétrable, même dans la grande Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert. On commença de le divulguer au siècle dernier, après qu’on lui eût trouvé un substitut, la force motrice de la vapeur produite par la combustion du charbon, non avant. Théophile Gautier donnera de l’extase du haschich – mot nouveau pour désigner le chanvre, qui en arabe signifie « l’herbe », the grass – une description, petit chef-d’œuvre, qui peut s’appliquer fort bien à d’autres voyages, et Moreau de Tour, aliéniste français, formera le projet de susciter des psychoses artificielles grâce à ce nouveau narcotique, projet repris tout dernièrement par les psychiatres américains en se servant du LSD.

Le secret était si ancré qu’un siècle et demi après Gautier et Moreau, malgré les divulgations subséquentes et le fait que les gendarmes de Sa Majesté, attachés à la section des drogues venimeuses, ont interdit, d’ailleurs secrètement, la culture d’une plante qui, en 1916 encore, était encouragée, ce secret, lourd de tout son passé, persiste d’une façon étonnante, à se demander s’il n’est pas entretenu. En USA, la lutte contre les narcotiques dispose d’un tel budget et devient une industrie si importante qu’elle entretient la narcomanie.

Cette historiette a été publiée pour la première fois dans L’Information médicale et paramédicale, vol. XXVIII, no 4, 6 janvier 1976, p. 28. Avec l’aimable permission de la Succession Jacques-Ferron.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron.

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