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Bullshit !
N° 224 - novembre 2003
Si on ne le parle ni au travail ni en public
Le français n’est pas une langue commune
Mario Beaulieu
L'étude de Pierre Serré sur les données de Statistique Canada publiée dans la revue l'Action nationale a ramené l'attention des médias sur la langue de travail. Cependant, Pierre Serré s'est vu interdire de commenter son étude par son employeur (le ministère des Relations avec les citoyens et de l'immigration), alors qu'elle faisait l'objet de l'émission « Maisonneuve en direct ».

L'éditorialiste André Pratte de La Presse a réagi avec véhémence à l'étude de Pierre Serré. Selon lui, il ne faudrait pas tenir compte de la langue de travail des anglophones, car la loi 101 ne visait qu'à s'assurer que les francophones puissent travailler en français. Ce faisant, M. Pratte démontre une méconnaissance étonnante des objectifs fondamentaux de la loi 101, notamment celui de faire du français la langue commune et de convergence pour tous les Québécois.

L'énoncé de politique qui donna naissance à la Charte de la langue française (le livre blanc de mars 1977) s'en prenait à la disparité des salaires entre francophones et anglophones, dont l'ampleur à l'époque est difficile à imaginer aujourd'hui, et faisait du droit des Québécois de travailler en français une « question de justice sociale ».

Le bilan gouvernemental de 1996 concluait que l'objectif de « rattrapage » poursuivi par la Charte de la langue française à ce chapitre était en grande partie réalisé. L'étude de Pierre Serré montre que ces progrès, bien que spectaculaires jusque dans les années 1980, restent incomplets et précaires. Les francophones demeurent toujours, en 2001, moins instruits, moins présents dans les professions et les secteurs économiques les plus rémunérateurs, comparativement à la communauté anglo-québécoise dans son ensemble. « Après avoir connu une progression importante, la langue française semble battre en retraite », écrit-il.

Tout comme le bilan gouvernemental de 1996, le document de consultation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) de juin 2003 sur la langue de travail s'inspire de la commission Gendron, qui prévoyait deux étapes principales dans le processus de francisation. La première étape visait à faire du français la langue de travail des francophones et la seconde à faire du français la langue commune. La première étape qui visait les milieux francophones plus homogènes est considérée comme étant en grande partie réalisée.

La loi 101 visait également à renforcer le pouvoir d'attraction ou d'intégration du français en régissant son usage dans les institutions publiques du Québec, de façon « à faire du français la langue de l'État et de la loi aussi bien que la langue normale et habituelle de travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires ». Le français, y affirmait-on, doit être connu de tous et « servir d'instrument de communication dans les situations de contact entre Québécois francophones et non francophones. » Faire du français la langue commune ou de convergence au Québec constitue un facteur essentiel à la cohésion sociale et à l'inclusion de tous les citoyens.

C'est le facteur qui semble échapper à M. Pratte, comme à plusieurs chercheurs qui ont tenté d'évaluer l'usage public du français. Mentionnons à cet égard l'indicateur de la langue d'usage public récemment développé qui n'évalue pas précisément cette dimension interlinguistique qui définit la langue commune. Il n'évalue que le temps d'utilisation d'une langue dans les milieux publics (que ce soit la langue d'usage des francophones entre eux, ou des anglophones et des allophones entre eux ).

Les données sur la langue d'usage public et de travail indiquent que le français est surtout utilisé en public et au travail par les francophones et les immigrants déjà francisés. Il ne semble donc pas encore constituer la langue commune des échanges interlinguistiques. D'ailleurs, les auteurs du bilan de 1996 concluaient que cet objectif est loin d'être atteint dans la région de Montréal (et probablement dans les régions frontalières), où le recours au français dans les communications publiques entre tous les Québécois est beaucoup plus faible que dans le reste du Québec.

Dans le récent document de consultation du CSLF (2003), on note que, pour la majorité des francophones qui travaillent dans les deux langues dans le secteur privé de la région métropolitaine, l'anglais demeure majoritairement la langue de convergence des communications avec un supérieur anglophone. Dans les communications avec des collègues et subordonnés, environ la moitié des francophones qui travaillent dans les deux langues dans la région métropolitaine communiquent surtout en anglais. La situation n'a pas évolué de 1989 à 1993 (CSLF, 1995).

Par ailleurs, les données du recensement indiquent que seulement une faible majorité d'allophones utilise surtout le français au travail, soit 45 % contre 40 % pour l'anglais (CSLF, 2003). De plus, comme le soulignait Pierre Serré, l'utilisation prédominante du français est en régression chez les immigrants arrivés depuis une vingtaine d'années. L'utilisation du français ne progresse que chez les travailleurs immigrants arrivés entre 1951 et 1980. André Pratte rejette l'hypothèse que ces données constituent un recul, en disant qu'il est normal que les gens qui sont arrivés plus récemment soient moins bien intégrés. Cependant, cette interprétation n'explique pas pourquoi on observe l'effet contraire pour les cohortes arrivés entre 1951 et 1980.

L'éditorialiste de La Presse termine sa virulente critique en disant qu'on « n’arrivera à rien en exagérant grossièrement la situation. » On peut, au contraire, penser qu'une fausse impression de sécurité n'incitera certainement pas à la mobilisation toutes les composantes de la société civile nécessaire pour atteindre l'objectif ultime de faire du français la langue de convergence au Québec.

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