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Bullshit !
N° 224 - novembre 2003
Le journal est le seul livre sérieux que lisent la plupart des gens
Et que Michel Lacombe se le tienne pour dit !
Louis Cornellier*
On se prononce beaucoup sur l’école, par les temps qui courent, mais c’est rarement pour dire des choses pertinentes. Depuis la rentrée, par exemple, les médias populaires de Montréal multiplient les faux débats autour de la couleur des bas des élèves et de l’odieux silence qu’on imposerait à ces pauvres petits.

Ça entretient, comme on dit, les lignes ouvertes, ça fait vendre, de toute évidence, de la copie, ça donne bonne conscience à plusieurs qui, en se prononçant sur ces insignifiances, croient ainsi témoigner de leur intérêt pour la chose scolaire, mais ça nous fait surtout, au total, perdre un temps énorme qui devrait être consacré à des sujets plus essentiels, comme le contenu de l’enseignement par exemple.

Là encore, toutefois, la démagogie n’est jamais loin, et l’animateur radio-canadien Michel Lacombe en a fourni une éclatante démonstration, le samedi 20 septembre dernier, dans le cadre de sa très (trop ?) conviviale émission Ouvert le samedi.

Ainsi, profitant d’une discussion autour d’un scandale anecdotique rapporté par La Presse la journée précédente, scandale qui tenait à ce qu’une enseignante de secondaire 4 avait fait lire à ses élèves un article du Journal de Montréal qui racontait des scènes réelles de bestialité pratiquée dans un cadre familial, Lacombe n’a pu s’empêcher de relancer un vieux débat en dénonçant l’utilisation d’articles de journaux à titre de matériel pédagogique.

Pourquoi, a-t-il déclaré en substance, faire lire d’aussi mauvais textes, rédigés à la va-vite, quand on devrait plutôt faire lire de la vraie littérature. Comprenons-nous bien : son intervention ne visait pas seulement le très mauvais texte en cause dans le mini-scandale déjà évoqué, mais bien tout texte journalistique, discrédité pour raison de médiocrité intrinsèque.

Outre le fait qu’un tel jugement ne rende pas justice au travail de plusieurs des collègues de l’animateur, on peut surtout se questionner sur les enjeux pédagogiques qu’il soulève.

Enseigner le journal ( et non le journalisme, ce qui est autre chose), ce serait donc, pour un enseignant, manquer à sa mission et nourrir ses élèves de fast-food rédactionnel en négligeant les vrais grands textes dont la portée pédagogique serait nettement plus avérée ? On permettra, je l’espère, à un prof qui enseigne le journal depuis plusieurs années au niveau collégial de s’élever vigoureusement contre une telle façon de voir les choses.

Pourquoi, alors, le journal dans la classe ? « Parce que le journal, comme l’écrivait le grand journaliste américain Walter Lippmann en 1920, est littéralement la bible de la démocratie, le livre par lequel le peuple oriente sa conduite. C’est le seul livre sérieux que lisent la plupart des gens. C’est le seul livre qu’ils lisent tous les jours. » Et il ne faudrait pas enseigner cela ?

Dans un monde de plus en plus complexe, comme le nôtre, où les citoyens sont bombardés d’informations qui proviennent d’une multitude de sources dont la crédibilité n’est pas toujours facile à établir, dans une ère médiatique où le spectacle l’emporte souvent sur la substance et où de soi-disant informateurs prennent plaisir, parce qu’ils en tirent leur pouvoir, à entretenir la confusion entre les faits et les opinions, ce serait une perte de temps d’enseigner aux jeunes à être lucides à cet égard, à faire la part des choses, à comprendre que quand le journaliste Pierre Foglia (ou, à la radio, Michel Lacombe) traite de pédagogie ou quand un quelconque chroniqueur (ou, à la télé, Jean-Luc Mongrain) se prononce sur les baisses d’impôts, ils n’émettent ni des faits ni des vérités, mais des opinions qui ne sont pas toujours sans lien avec la tribune d’où ils s’expriment ? Le vrai scandale ne serait-il pas là, justement ? Dans le fait de refuser aux citoyens en herbe, aux futurs électeurs et payeurs de taxes, les clés d’analyse et de compréhension du « seul livre sérieux » que la plupart d’entre eux liront, peut-être, quotidiennement ?

L’engagement citoyen, qui exige entre autres une fréquentation intelligente des médias d’information, ne saurait advenir par miracle. Pour les jeunes issus de milieux privilégiés, il peut découler, parfois, mais il n’y a pas là d’automatisme, d’une transmission familiale. Pour les autres, toutefois, et même pour les premiers, une initiation et une stimulation scolaires s’avèrent incontournables. Il faut avoir une conception bien élitiste, ou naïve, de la société, et du système d’éducation, pour croire que l’on peut devenir un lecteur averti du journal, et donc un citoyen responsable, sans l’aide de guides dans la classe.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de négliger les grands textes qui, eux aussi, sans l’école, resteraient étrangers à la vaste majorité des étudiants. Plus encore, il faudrait leur faire plus de place puisqu’ils sont essentiels à l’apprentissage du « métier de vivre ». Mais « n’oublions pas, aussi, comme l’écrit la pédagogue Godelieve de Koninck, que pour plusieurs, le journal a valeur de vérité. Dans certains foyers, même, ce dernier est la seule lecture qui se fasse. Ce média possède une grande importance puisqu’il devient le lien entre son lecteur et le monde. » Aussi, pour cette raison même, pour que ce lien puisse s’établir pour tous et dans les meilleures conditions, enseigner le journal reste une des plus nobles et nécessaires missions pédagogiques.

* Professeur de français au cégep de Joliette et chroniqueur aux essais québécois au Devoir. louiscornellier@parroinfo.net

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