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Bullshit !
N° 224 - novembre 2003
Les amis de l’aut’journal
10 000 militants syndicaux licenciés annuellement aux États-Unis
Pierre Dubuc
« Vous avez un joyau entre les mains, protégez-le précieusement », me confiait Rick Fantasia le lendemain de sa conférence aux AmieEs de l’aut’journal

Nous étions attablés dans un restaurant de la rue du Parc. Sur le mur, il y avait une affiche promotionnelle du livre de Fernand Foisy consacré à Michel Chartrand. Dans le journal La Presse, la chronique de Louise Cousineau portait sur la série Chartrand et Simonne. À la télé, on voyait les syndicats manifester devant l'Assemblée nationale à l'occasion de l'ouverture de la session. Rick en était ébahi. « Il y a peu de pays au monde, m'expliquait-il, où le mouvement syndical a encore une telle présence institutionnelle. Aux États-Unis, le mouvement syndical est totalement absent du paysage médiatique. »

La veille, devant 125 syndicalistes de tous horizons, Rick Fantasia avait brossé un tableau magistral de la situation du mouvement syndical aux États-Unis. Des représentantes et représentants des syndicats des débardeurs, des pompiers, de la construction, de la métallurgie, des cols bleus, de la fonction publique, de l'enseignement et de plusieurs autres milieux avaient répondu à l'invitation de l'aut'journal. Avec un même questionnement, où s'entremêlent curiosité et inquiétude, particulièrement dans le contexte de l'offensive anti-syndicale du gouvernement Charest : Comment le taux de syndicalisation aux États-Unis a-t-il pu chuter de 35 % à moins de 14 % en quelques décennies ?

Pour y répondre, Rick Fantasia a fait un rapide survol historique du mouvement syndical américain en reprenant les grandes lignes de son ouvrage écrit en collaboration avec Kim Voss : Des syndicats domestiqués. Répression patronale et résistance syndicale aux États-Unis. « Un livre, a-t-il précisé, qui a été écrit spécifiquement pour le public européen à la demande du sociologue Pierre Bourdieu. »

De ce retour sur l'histoire se dégage l'exceptionnelle hostilité du patronat à l'égard du mouvement syndical. Selon Fantasia, l'écrasement des Knights of Labor à la fin du XIXe siècle et la défaite des Wobblies (Industrial Workers of the World) en 1917, sans oublier la répression brutale de la grève de l'American Railway Union dirigée par le socialiste Eugene V. Debs à la fin du XIXe siècle, allaient démontrer que le syndicalisme corporatiste et la politique pragmatique étaient la seule possibilité de survie aux États-Unis.

On ne peut nier qu'un puissant mouvement de syndicalisme d'industrie se développe dans les années 1930 avec le CIO (Congress of Industrial Organizations), ses grèves de solidarité et ses grèves sauvages, mais il sera domestiqué dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale et, surtout, avec l'adoption de la Loi Taft-Hartley en 1947.

L'attitude du patronat et du gouvernement américains est bien résumée, nous dit Rick Fantasia, par la déclaration du président de la General Electric Corporation au moment où il rejoignait le cabinet du président Truman : « Nous avons deux graves problèmes. La Russie à l'extérieur, le syndicalisme chez nous ».

La loi Taft-Hartley a eu d'immenses conséquences. Elle rendait illégal le « closed shop » (atelier fermé). Elle permettait à chaque État de se proclamer « délivré » de syndicats. Vingt États, la plupart dans le Sud ou le Midwest, ont promulgué des lois de « droit au travail » et les entreprises y ont déménagé 1,5 million d'emplois et 40 milliards de dollars en salaires, avant de se relocaliser, pour plusieurs d'entre elles, dans les pays du tiers-monde.

La loi a également réglementé les élections, les activités syndicales et les moyens d'action comme la grève jusqu'à les noyer dans les procédures juridiques. « Toute l'énergie de la dynamique collective, ainsi que sa capacité à susciter l'enthousiasme, la créativité et la solidarité allaient s'épuiser dans des réglementations, l'individualisme et l'atomisation », constate Rick Fantasia. Les dirigeants syndicaux devaient signer un « serment de loyauté » anticommuniste et la loi les mettait dans l'obligation légale de s'opposer aux grèves sauvages.

Enfin, la loi allait favoriser l'utilisation de briseurs de grève, leur accordant même le pouvoir de demander une élection afin de révoquer l'accréditation du syndicat en place. Non seulement la loi limitait la présence des syndicats, mais aussi le type de syndicalisme qui pouvait être pratiqué.

En contrepartie de leur collaboration, les syndicats eurent droit à une certaine stabilité avec l'instauration de la perception automatique des cotisations syndicales par l'employeur sur le chèque de paye.

Mais, lors de la récession du début des années 1980, ce syndicalisme gestionnaire, comme le qualifie Fantasia, fut lui-même l'objet d'attaques virulentes. Le président Reagan donna le ton en congédiant les 11 345 grévistes du syndicat des aiguilleurs du ciel (PATCO). La réaction de l'AFL-CIO fut à peine symbolique. Les dirigeants syndicaux soutenaient que la vague de concessions était inévitable mais temporaire.

Le patronat pensait autrement. Il provoqua des grèves et eut de plus en plus recours aux briseurs de grève. Le système traditionnel de négociations par branches fut taillé en lambeaux. Fantasia rappelle que dix mille militants syndicaux sont licenciés annuellement aux États-Unis. Le taux de syndicalisation chuta abruptement. Par exemple, les effectifs des Métallos passèrent de 1 069 000 membres à 403 000 adhérents en 1995.

C'est à cette époque, a rappelé Rick Fantasia, que plusieurs syndicats canadiens affiliés aux fédérations américaines, mécontents de la politique de concessions adoptée par leurs collègues américains, ont décidé de rompre leurs liens avec les syndicats américains et de faire cavalier seul. Le cas le plus illustre est celui des Travailleurs canadiens de l'automobile dirigé par Bob White. Mais plusieurs autres l'imitèrent, si bien que la proportion de syndicats affiliés aux fédérations américaines s'est inversée. Elle n'est plus que de 30 % alors qu'elle était de 70 % il y a vingt cinq ans.

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