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Bullshit !
N° 224 - novembre 2003
Le plus important soulèvement de l’histoire contemporaine
Les Boliviens rejettent la transnationalisation
André Maltais
Depuis le 20 septembre, les organisations populaires, paysannes, syndicales, autochtones et étudiantes barraient les routes et paralysaient les villes de l'ouest et du centre de la Bolivie. La Paz était littéralement assiégée et seuls les avions pouvaient y transporter personnes et marchandises.

Mais les 11, 12 et 13 octobre, l'ex-président Gonzalo Sanchez de Lozada, dit « Goni », envoie les factions de l'armée en qui il a encore confiance dans la ville d'El Alto, banlieue pauvre de La Paz et épicentre des mobilisations, pour « casser » le mouvement.

Tanks et mitrailleuses tuent une cinquantaine de civils et provoquent ce que l'agence de nouvelles Éconoticias Bolivia appelle « le plus important soulèvement civil de l'histoire contemporaine de l'Amérique du Sud ».

Le 15 octobre, les deux tiers du pays de même que des quartiers entiers de La Paz sont occupés par une population en colère et forte de résistances victorieuses contre la privatisation de l'eau à Cochabamba, l'éradication des cultures de coca et, en février dernier, l'impôt sur les salaires.

Il s'agissait, cette fois, de repousser un nouveau plan gouvernemental dicté par le FMI et consistant à exporter du gaz naturel bolivien aux États-Unis via un gazoduc menant au port chilien d'Iquique. Les réserves découvertes sont estimées à 80 milliards de dollars et tout le processus d'exportation serait contrôlé par le consortium international Pacific LNG.

Les analystes estiment à 1,3 milliards $ les profits annuels que le projet rapportera au consortium tandis que l'État bolivien se contenterait de 40 à 70 millions $ en impôts et droits d'exploitation.

La Bolivie « a besoin » d'un consortium étranger comme intermédiaire entre les États-Unis et son gaz naturel parce qu’un décret promulgué illégalement le 4 août 1997, deux jours avant la fin de son mandat par « Goni » lui-même, transférait la propriété des hydrocarbures du pays aux transnationales !

La population exige maintenant l'abrogation de cette loi sur les hydrocarbures et rien de moins que la nationalisation du pétrole et du gaz. Les organisations populaires soulignent aussi que le plan empêche la mise sur pied d'une industrie nationale de produits dérivés du gaz créatrice d'emplois.

« Une Bolivie propriétaire de son gaz, dit Jaime Solares, secrétaire exécutif de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), pourrait en garder une partie pour fournir de l'énergie moins chère à son peuple et à son secteur industriel. Elle pourrait aussi vendre plus cher à l'étranger un produit transformé qui lui rapporterait des devises. »

Le journaliste Silvio Paez rapporte que, avant la privatisation des hydrocarbures, le Trésor bolivien en tirait des revenus moyens annuels de 350 millions de dollars contre 100 millions après 1997.

Le manque à gagner a été surtout comblé par des taxes à la consommation qui sont passées de un million en 1995 à 190 millions $ en 2002 ! En d'autres mots, l'une des populations les plus pauvres du globe fournit à l'État les impôts que les compagnies étrangères devraient lui rapporter !

Premier gouvernement à appuyer l'invasion de l'Irak et à ratifier l'immunité aux militaires américains, le régime bolivien (9 % d'appuis populaires selon un sondage du 25 septembre) est totalement coupé de sa population. Le Congrès vient même d'adopter un nouveau « code des impôts » effaçant 60 % des dettes fiscales des entreprises, une perte de revenus représentant 40 % du déficit public du pays !

Le nouveau président Carlos Mesa a déjà formé un cabinet de technocrates néo-libéraux et a laissé au Congrès, dominé par les partisans de « Goni », le soin de décider si ce dernier serait jugé.

Les forces populaires, quant à elles, ne s'arrêteront pas là. Elles maintiennent plus que jamais leurs principales demandes: nationalisation des hydrocarbures et création d'une industrie gazière et pétrolière bolivienne; retrait bolivien de la ZLÉA; abrogation de la loi sur les hydrocarbures, de la loi sur la sécurité des citoyens (rendant les barrages routiers illégaux) et du code des impôts; redistribution des terres, etc.

Selon l'agence de nouvelles Indymédia, plusieurs officiers militaires de rang intermédiaires rejettent farouchement l'idée que le Chili puisse bénéficier des retombées industrielles de la vente du gaz bolivien.

Les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues depuis 1978 quand des pourparlers sur un débouché maritime pour la Bolivie ont échoué. Le Chili a enlevé tout accès à la mer à la Bolivie lors de la Guerre du Pacifique, en 1879.

Indymédia rapporte qu'au mois de septembre, les Condors (effectifs militaires boliviens d'élite du Chaco) envoyaient une lettre au palais gouvernemental dans laquelle ils menaçaient « de prendre des actions concrètes » contre le président et même certains chefs de la hiérarchie militaire. La lettre « demande pardon à Dieu de devoir tuer » et parle de conduire une « opération d'épuration ».

Toujours selon l'agence de nouvelles, la majorité des dix divisions que compte la meilleure des trois forces armées boliviennes est en virtuel état de « fronde » contre ceux de ses commandants en chef qui seraient tentés d'appuyer l'actuel projet de vente du gaz. Les officiers dissidents auraient « l'intention d'assumer le pouvoir si nécessaire ».

Ces rumeurs de coup d'État ou de guerre civile sont loin de plaire aux mouvements populaires qui les dénoncent depuis deux ans. Evo Morales, chef du Mouvement vers le socialisme (MAS), principal parti d'opposition, affirme que les secteurs les plus durs du parti de Sanchez de Lozada (MNR: Mouvement national révolutionnaire) et l'ambassade américaine sont derrière cette fronde militaire.

Pour eux, dit-il, la Bolivie doit absolument souffrir un dénouement violent à l'actuel conflit social puisque « sa population se met à défendre ses ressources naturelles ».

Chronologie

11-13 février

Affrontements dans les rues de La Paz. Le président s'enfuit dans sa résidence secondaire pendant que la police passe du côté de la population. Retrait de l'impôt sur les salaires imposé par le FMI.

Mars-Août

Le gouvernement négocie secrètement les modalités de la vente de gaz bolivien par un consortium étranger. La mesure est adoptée par le Congrès.

5 septembre

Formation par des organisations syndicales et paysannes de la Coordination nationale de récupération et de défense du gaz naturel.

8 septembre

Premières manifestations contre le plan de « Goni », qui se répandent dans tout l'ouest du pays.

10 septembre

Grève de la faim de 2000 paysans indigènes. Les barrages routiers se multiplient.

19-20 septembre

Plus d'un demi-million de personnes descendent dans les rues pour exiger: « Le gaz aux Boliviens ! »

21 septembre

Les paysans Aymaras déclarent la « guerre civile » au gouvernement. Ils exigent la démission de « Goni » et du vice-président Carlos Mesa.

23 septembre

Petits commerçants et organisations populaires envoient des vivres aux manifestants sur les barrages routiers.

Formation de la Direction unie (syndicats, paysans, étudiants et organisations populaires).

29 septembre

La COB, la plus importante centrale syndicale, vote une grève nationale illimitée en appui aux mobilisations.

6 octobre

Les cultivateurs de coca (« cocaleros ») se joignent aux barrages routiers. Ils bloquent la principale autoroute du pays.

8 octobre

La ville d'El Alto se déclare en « grève civique » illimitée.

9 octobre

Les mineurs d'Oruro s'avancent vers La Paz, armés de dynamite, et affrontent les balles et les grenades de guerre de l'armée.

11-13 octobre

Massacre d'El Alto. Des militaires au visage peint sèment la terreur.

15 octobre

La population se révolte, vient de partout grossir les rangs des insurgés. La « prise de La Paz » commence.

17 octobre

« Goni » démissionne et s'enfuit aux États-Unis. Le vice-président Carlos Mesa le remplace automatiquement comme le prévoit la constitution.

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