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L'homo libéralus !
N° 223 - octobre 2003

La rivalité
François Parenteau
Avec des dizaines d’autres personnalités des médias francophones, le comité Québec-Israël m’avait invité à une journée de découverte à propos de la communauté juive à Montréal. Nous avons visité l’exposition des manuscrits de la mer Morte au musée de la Pointe-à-Callières, puis le musée de l’Holocauste de Montréal et nous avons ensuite pris part à un dîner-discussion avec quelques membres de la très importante communauté juive de Montréal.

Notons au passage une récente adaptation dont nous devrions nous réjouir. Auparavant, ce regroupement portait le nom de comité Canada-Israël, section Québec. Le choix des mots n’étant jamais innocent, l’appellation «Québec-Israël» dénote une sensibilité à l’identité québécoise qui ne peut qu’aider les Québécois à rendre la pareille à l’identité juive. Personne ainsi ne devrait avoir l’impudence de parler d’un comité Québec-Palestine, section Israël...

Les visites étaient fort intéressantes, quoique trop rapides pour la richesse de chaque exposition. Et je ne conseille à personne de visiter un musée de l’Holocauste juste avant de manger. Mais, c’est surtout la discussion qui a suivi qui a contribué à m’ouvrir les yeux sur une dimension de la question israëlo-palestinienne.

En tant que Québécois, il nous est très difficile, voire impossible, de saisir l’ampleur du problème. Nous avons connu une conquête, il y a de ça bien longtemps, et des amis du nouveau régime se sont évertués depuis des siècles à en minimiser la violence. Depuis, nous vivons dans la sécurité la plus totale et même les révolutions que nous avons connues ont été tranquilles. Les deux seules vraies crises de notre histoire moderne, celle d’Octobre et celle d’Oka, ont fait un mort chacune.

En comparaison, s’il fallait nommer un pont pour chaque victime du conflit israëlo-palestinien, on pourrait se rendre de Montréal à Jérusalem en auto. Et, ici, il n’est pas pertinent de faire le décompte des morts de chaque côté, juste de mesurer l’échelle. Alors quand j’entends des Québécois dire que ça n’a pas d’allure ce qui se passe là-bas, que les Israéliens n’ont qu’à retirer leurs colonies sauvages des territoires occupés, que les Palestiniens n’ont qu’à arrêter de se faire exploser dans des autobus, je me dis juste que c’est trop facile.

C’est vraiment la première impression que j’ai eue en entendant nos hôtes juifs répondre à une question posée sur ce conflit. Et en cherchant désespérément un exemple récent de notre histoire pour nous aider à nous faire un peu une idée de ce qu’ils peuvent vivre là-bas, tout ce que j’ai pu trouver, c’est la rivalité Canadien-Nordiques.

Rappelez-vous les belles années de cette lutte épique. Il y avait de l’électricité dans l’air. En rétrospective, certains parlent même de folie. Tout ça a occasionné des batailles dans les bars, des chicanes de famille, des boycotts de produits Molson ou Labatt. Tout ça, pour deux équipes de pousseux de puck. Et un certain vendredi saint, cette rivalité a culminé en une disgracieuse flambée de violence qui a pourtant été applaudie par les partisans des deux camps.

Je m’en suis souvenu, moi l’ex-Nordique, en discutant avec mon ami Zapartiste Christian, qui a le CH sur le coeur. À l’époque, j’avais défoncé ma porte de chambre après une décision injuste d’un arbitre. Et quand Louis Sleigher avait knocké Jean Hamel d’un coup de poing fulgurant, je jubilais. Pour Christian, ce Sleigher est depuis un nom honni, alors que je ne peux pas cacher mon sourire quand je repense à ce coup pourtant épouvantable. Et la rancune est toujours là, même si les Nordiques sont partis. Reparlez donc à Michel Bergeron du but d’Alain Côté, lui qui se levait la nuit pour haïr le Canadien (et je cite!).

À cette époque, nous ne pouvions avoir aucune objectivité. À la limite, c’était même ça qui était le fun. Toute punition contre notre équipe était douteuse ou scandaleuse. Quand c’était contre les opposants, il était à peu près temps, simonac! Aucun fan du Canadien ne vous dira que le but d’Alain Côté était bon. Aucun partisan du fleurdelysé ne vous dira que l’arbitre a eu raison de le refuser.

Et ça ne s’arrêtait pas aux arbitres. Les médias étaient biaisés, la ligue, tout était soupçonné. C’est à ça que j’ai pensé en entendant un de nos hôtes dénoncer un certain retour de l’antisémitisme dans les médias. Remarquez, j’aurais vu un Palestinien me parler d’anti-arabisme que j’aurais sans doute eu la même réaction. C’est à ce moment que j’ai déclaré pour alléger l’atmosphère que je faisais partie du peuple fumeur et qu’il fallait que je sorte pour en griller une.

Mais imaginez, Canadien-Nordiques, multiplié par des millénaires, multiplié par deux religions, multiplié par deux langues, multiplié par un territoire où des millions de partisans de chaque côté sont entassés et multiplié par des milliers de morts jusqu’à maintenant. Imaginez-vous un peu comment ce conflit peut être enraciné ?

Maintenant, ajoutez une ultime multiplication: dans ce cas-ci, il n’est absolument pas question qu’une des deux équipes déménage...

Texte lu à l’émission du 20 septembre de Samedi et rien d’autre animé par Joël Le Bigot sur les ondes de Radio-Canada.

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