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L'homo libéralus !
N° 223 - octobre 2003
Le banquier des Îles Caïmans avait lu Lobsang Rampa
À quoi sert un point d'interrogation sans point ?
Jean-Claude Germain
Un marchand souffrait d'une étrange maladie de la vue. Chaque fois qu'il lisait le prix de vente d'un article, ses yeux le réduisaient automatiquement de moitié. Sa maladie le menait à la ruine. D'autant plus que le mal persistait lorsqu'il faisait ses comptes réduisant cette fois ses dépenses et augmentant systématiquement ses revenus À la fin, il avait tout faux. Et ça ne pouvait plus durer.

Il se résolut donc à consulter des spécialistes qui n'étaient d'accord entre eux que sur leur diagnostic : la calculatrice interne du marchand était déréglée. Un seul cependant poussa plus loin son analyse de l'anomalie. Vous souffrez d'une maladie de la conscience qui ne peut accepter que la propriété soit le vol ! Et il avait ajouté en souriant. Un mal bénin qui se guérit habituellement en pratiquant la charité. Sans excès toutefois !

Le spécialiste de la conscience souffrait lui-même d'une maladie de l'idéologie dont la phase aiguë est l'assisisme, ou plus familièrement le complexe de Saint François d'Assise. Lorsqu'il donnait son cours à l'université, il n'avait qu'à aborder le sujet du marxisme pour ressentir aussitôt le besoin irrépressible de se dépouiller de ses vêtements sur-le-champ. Une excentricité qui avait fini par mettre fin à sa carrière de professeur, les élèves se faisant un malin plaisir d'aborder le sujet à tous ses cours.

Le spécialiste freudien que l'ancien prof avait consulté sur sa singularité souffrait pour sa part d'anglophobinite, une maladie de l'oreille qui transformait tous les anglicismes qu'il entendait en aboiements. Fort curieusement, cette particularité lui avait procuré un deuxième emploi des plus lucratifs, Radio-Canada et l'Office de la langue faisant régulièrement appel à son expertise pour établir le taux des anglicismes dans les conversations courantes aussi bien dans les milieux de travail que dans les restaurants ou sur les ondes. La haute teneur anglocole de ses bains de foule lui donnait souvent l'impression de vivre dans un chenil en folie.

L'orthophoniste qui l'aidait à gérer son anglophonite se prenait pour Dieu et souffrait d'anthropose lacrymale. Tout le portait à pleurer sans raison et plus particulièrement les cloches d'église, les corps de clairon, les salves militaires et les pauses commerciales à la télévision. Jeune, il avait fait partie de plusieurs chorales et participé à plus d'une choralie internationale dont celle de Sao Paolo où il avait eu la révélation de sa divinité.

L'astrologue que Dieu avait consulté pour établir sa carte du ciel et vérifier si la date et l'heure de sa naissance coïncidaient avec celle d'une des grandes religions était sourd. Mais il lisait sur les lèvres avec encore plus de facilité que dans les astres. Il exigeait que tous ses clients lui parlent en fermant les yeux et avait la manie de révéler à tous les hommes que leur bonheur les attendait à Reykjavik. Et à toutes les femmes, il annonçait que l'homme de leur vie les attendait à l'adresse où j'habite.

Le numérologue que je consulte ne me croit pas lorsque je lui raconte combien de femmes ont sonné à ma porte pour qu'on harmonise nos ascendants. En revanche, il m'a demandé de noter les mensurations de toutes mes visiteuses pour l'aider dans ses recherches sur le nombre d'or qui comme on le sait est le nip de la carte de guichet d'un banquier aux îles Caïman.

Le vieux moine tibétain que le banquier aimait consulter ne lui répondait jamais rien. Il s'arrêtait de peindre, trempait délicatement son pinceau dans l'encre de Chine et d'un geste d'escrimeur piquait un point noir entre les deux yeux du banquier qui s'écriait chaque fois : Le troisième œil, n'est-ce pas ? Il avait lu Lobsang Rampa. Le vieux moine hochait la tête en grommelant : Le point, crétin ! Le point du point d'interrogation.

Pour le tibétain, le monde se scindait en deux : ceux et celles qui portaient le point entre les deux sourcils et qui se concevaient comme une réponse à une interrogation et les autres qui s'épuisaient à chercher des réponses à leurs questions. À quoi peut bien servir un point d'interrogation sans point ?

Il en est d'ailleurs de même du célèbre bouton à quatre trous que tous les partis politiques se proposent de réinventer. C'est même leur raison d'être. Tout récemment, le parti qui était au pouvoir soutenait que les dits trous se doivent d'être équidistants donc équitables et conformes au modèle québécois hérité d'une révolution qui a marqué la fin du bouton à queue. Un règne dominé par la sainte trinité du bouton de plastron, d'uniforme et de soutane.

Ces quatre trous démocratiques qui ont été percés dans nos boutons, et plus particulièrement le quatrième dit le trou du peuple lors de luttes mémorables, sont notre héritage le plus précieux, déclarait l'ancien chef du gouvernement tout récemment lors d'une intervention qui a été fort prisée par ses partisans.

Le nouveau parti au pouvoir se propose pour sa part de remplacer la désignation des trous en remplaçant les chiffres par des lettres ce qui donnerait les trous A, B, C et D plutôt que le Premier, le Deuxième, le Troisième et le Quatrième. C'est une mesure qui permettra de sauver des millions en mettant fin à toutes ces regrettables confusions que provoque une numérotation chiffrée qui nous porte constamment à confondre le premier trou du deuxième bouton et le deuxième bouton du premier trou, lançait le présent chef du gouvernement devant un public de fileuses qui réclament cette mesure depuis des décennies.

Cela dit dans l'esprit de la nouvelle configuration de l'État, le trou le plus important est le cinquième qui est invisible à l'œil nu comme le trou dans la couche d'ozone mais qui ne cessera de grandir jusqu'au jour où il sera plus grand que son diamètre.

Pour combler ce trou dit du déficit évolutif, le nouveau parti au pouvoir propose de réduire la taille des trous tout en procédant à une nouvelle redistribution de leur emplacement qui soit plus conforme à l'évolution d'un modèle québécois progressivement régressif où le troisième trou sera remplacé par le premier et le deuxième par le quatrième, l'ancien quatrième par le nouveau troisième et le nouveau premier par l'ancien quatrième donc par le nouveau deuxième qui remplace l'ancien premier devenu le nouveau troisième. Et ainsi de suite.

Quant à ceux qui s'inquiètent du sort du trou du peuple dont nous étions si fiers, on a appris que désormais il serait remplacé par un bouton pression.

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