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N° 223 - octobre 2003
L’écriture est le seul acte politique non récupérable
Mistral et le bunker littéraire
Michel Lapierre
On ne dira jamais assez que l’essor de la littérature québécoise de 1940 à 1980 fut un événement considérable dans l’histoire universelle des littératures. Après ces quarante ans d’exubérance intenable, il était presque normal que les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix marquent un essoufflement. Vamp, de Christian Mistral, et La Rage, de Louis Hamelin, sont nés dans un désert, mais ils procèdent d’une forêt et commencent un monde.

Notre essoufflement littéraire a provoqué chez ces deux romanciers ingénus la soif désespérée d’un naturel inédit. Ils étaient les pionniers inexpérimentés et solitaires d’un âge de la maturité fraîchement atteint que leurs aînés fatigués semblaient incapables d’assumer. La lecture de nos écrivains nationaux, comme Ferron, Miron et Aquin, et celle de nos écrivains maudits, comme Gilbert Langevin, Straram et Vanier, ne nous suffisaient plus. Pour continuer à vivre, il nous fallait lire d’urgence des parias célestes sans projet trop défini ni marginalité trop apparente. Mistral et Hamelin, dont l’illumination provenait d’une nouvelle musique intérieure, apparaissaient comme les romanciers irremplaçables de la Génération X.

Si Hamelin, le génie de la brousse, a innové en exprimant avec la plus grande aisance le côté cochon et éthylique des grands espaces québécois, Mistral, le génie de la ville, a enfourché dans le ciel de Montréal la « Grande Jument Laurentienne » pour devenir aujourd’hui, sans même y penser, notre seul véritable écrivain urbain. Il résume la vie littéraire montréalaise dans ce qu’elle a d’essentiel. Vacuum, roman écrit sous la forme d’un journal hyperréaliste, et Origines, petit essai sur son expérience d’écrivain, nous en fournissent la preuve.

Si l’Université contrôle plus que jamais la littérature au Québec, c’est que notre vie littéraire authentique a presque disparu. Conscient de la sécheresse de l’école, Mistral aime se dire autodidacte ; il chérit la clandestinité. « J’ai souffert de l’école, écrit-il, comme on ressent la trahison d’amour. » Et cette « blessure brûlante » l’a marqué pour la vie.

En lisant Vacuum, pourquoi avons-nous envie de goûter au ragoût de maquereau du Madelinot Kevin Vigneau, le grand ami, le frère en poésie et le coloc de Mistral, qui défend avec lui le « Bunker » de la littérature vivante à Montréal ? Pourquoi voyons-nous le visage de chacune des filles qui, dans le salon de Mistral et de Vigneau, discutent de la personnalité de leur vagin en le comparant à Céline Dion, à Maria Callas ou à Michael Jackson ? Pourquoi les « niagaras de bière » nous donnent-ils tant la soif ? C’est sûrement parce que nous croyons Mistral sur parole lorsqu’il nous dit : « Je vis dans mon lit, comme Marcel Proust. » C’est aussi parce que nous entendons son battement cardiaque quand il écrit : « Mon cœur est un chien roux qui ronge une mâchoire de mouton à l’ombre des palétuviers. »

Après avoir refermé Vacuum et Origines, nous comprenons mieux pourquoi l’écriture ne s’enseigne pas. « Avant tout, affirme Mistral, l’écriture est un état d’esprit. » Ce n’est pas un concours ni vraiment un art. Nous aurons beau viser la perfection, nous n’atteindrons toujours que les débris de nos premiers rêves. L’écriture décide pour nous. C’est ce que la lecture des grands écrivains étrangers aurait dû apprendre davantage à nos écrivains québécois si avides de reconnaissance. La vraie nature de la littérature, Mistral, lui, l’a découverte dans l’amitié, dans l’amour et dans la camaraderie. Cet écrivain, condamné pour sa conduite malheureuse à l’égard d’autrui, aura écrit néanmoins sur l’amitié et l’amour des pages qui comptent parmi les plus senties de la littérature québécoise.

Natali Tremblay, qu’il a épousée à seize ans et qui lui a donné un fils, hante encore ses rêves malgré l’échec de leur mariage éphémère. Comme le « divin volatile », ce véritable « géoglyphe de Nazca » tatoué sur les omoplates de son fils et prêt à s’envoler, la famille charnelle, les amoureuses et les amis de Mistral sont sur le point de former une famille spirituelle pour réchauffer et repeupler notre univers mythique. « Mon appareil respiratoire, avoue l’écrivain, est une méchante machine métisse en chemin vers Batoche, Riel et Dumont (Louis et Gabriel) associés dans un rêve, une action inexorable. »

Né à Montréal en 1964, Mistral n’a jamais connu son père, Paul-Amable Lussier, et n’a découvert l’identité de ce fantôme qu’à l’âge de vingt-cinq ans. En pensant à sa mère attentionnée, Monique Boucher, il a rêvé d’un grand roman tribal, sorte d’Amérique de papier et de sang. Il éprouve beaucoup de fierté quand il songe que l’anticolonialiste Raoul Roy, l’oncle de son père adoptif Réjean Roy, a osé, sous le regard complice de Jacques Ferron, substituer le mot indépendantiste aux termes séparatiste et nationaliste.

Pour Mistral, l’écriture est le seul acte politique qui ne soit pas récupérable. Ne nous entraîne-t-elle pas toujours plus loin dans la critique et même dans la révolte ? Il n’y rien de plus figé que les mots, mais jouer avec les mots peut mener à tout. Être écrivain, n’est-ce pas se prononcer « jusqu’au dernier hoquet » sur la destinée du monde ? L’écroulement du World Trade Center aura été, affirme Mistral, « l’incendie du Reichstag des États-Uniens, le prétexte saisi par doublevé pour enfoncer quelques clous supplémentaires dans le cercueil des libertés même qu’on prétend préserver ».

En laissant un grand vide dans l’imaginaire, l’effondrement des plus hautes tours capitalistes de New York a permis aux écrivains de redécouvrir l’espace et d’avoir plus que jamais le goût de l’occuper. Attention ! on se bouscule aux portes. Mistral veut que nous soyons les premiers à occuper l’espace libéré. « Avec des mots, précise-t-il, après que nos ancêtres coureurs des bois l’eurent ouvert de part en part. » Christian Mistral qui a réinventé dans Vautour un espace littéraire, celui de l’amitié, veut que l’écrivain et son lecteur, le proscrit et son juge, l’occupent enfin ensemble, ce trou béant, ce zéro de la création.

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