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L'homo libéralus !
N° 223 - octobre 2003
Un professeur, un ministre, une tragédienne et un journaliste
Une journée dans la vie de quatre assoiffés de pouvoir
Élaine Audet
Je viens de découvrir les romans de Lise Demers, tous sous le signe de la dénonciation des abus de pouvoir dans le domaine intime tout autant que public. J'ai commencé ma lecture par le dernier en date, Le poids des choses ordinaires (Sémaphore, 2003). Elle y fait remonter l'ambition et la soif dévorante de pouvoir dès l'enfance, au moment où la personnalité se forme à même les stéréotypes sexuels et les rapports de classes.

L'action se déroule en une journée devant se terminer par l'apothéose de la carrière du professeur Marceau qui prend sa retraite. Une célébration qui pourrait bien aboutir à la chute du gouvernement après la dénonciation publique d'un scandale auquel il aurait été mêlé. On ne sait ni où ni quand se situe l'histoire. On y parle d'un tyran, qui évoque Duplessis, mais les personnages pourraient tout aussi bien avoir vécu durant la Révolution tranquille ou à l'époque péquiste, aucun parti n'ayant l'apanage de la corruption une fois au pouvoir. Le roman retrace l'ascension de Marceau, universitaire manipulateur, de Vincent, ministre opportuniste, de Catherine, tragédienne charismatique, et d'Édouard, journaliste intègre et engagé. Ces personnages, tout assoiffés de pouvoir qu'ils soient, sont cependant passionnants, du fait qu'ils ne sont pas tout d'un bloc mais traversés par les contradictions.

Le livre s'ouvre sur un événement-clé de leur adolescence qu'ils ont fait le pacte de ne jamais divulguer et dont le poids s'avèrera déterminant pour tous. Avec un art consommé de la narration, Lise Demers utilise le retour en arrière introspectif de chacun d'eux. On suit, à la première personne, le cheminement de Marceau, pour réaliser le contrôle sur le savoir, l'idéologie, la culture et sur tous les êtres qui croisent son chemin. « Le contrôle des esprits et l'orientation de la pensée est la plus grande jouissance terrestre. À ce jour, je n'ai rien trouvé de comparable ou de plus enivrant et exaltant », avoue-t-il.

Suit le parcours tragique de Catherine, la diva adulée par le peuple, qui accumule les succès de scène et les amants. En dépit de tous ses efforts pour le séduire, Marceau lui résiste afin de conserver la force absolue de son désir : « Avoir couché avec elle m'aurait procuré de beaux souvenirs, rien de plus. Alors que mon bonheur à la désirer avait été si intense et si immense qu'il valait d'être conservé intact et j'en ai joui ma vie durant ».

Cette première partie, consacrée à l'attente de la cérémonie en l'honneur de Marceau, se termine avec le retour au passé de Vincent, le politicien progressiste devenu alcoolique pour noyer sa honte d'avoir trahi ses idéaux un à un et renié ses convictions pour rester au pouvoir, « tout en feignant de parler au nom du bien-être de la population ».

Les quatre derniers chapitres décrivent les réactions des trois protagonistes face à la convocation, par leur ami Édouard, d'une conférence de presse devant révéler un scandale énorme et se terminer par une grande manifestation et la dénonciation de Marceau comme maître d'œuvre du scandale en question. À la fin du livre, on découvre Édouard, le dernier de la « bande des quatre », le plus sympathique d'entre eux, qui a réussi à garder son intégrité et à poursuivre son objectif de défendre l'innocence contre tous les abus.

La soif d'absolu d'Édouard lui fera délaisser femme et enfants pour se consacrer entièrement et passionnément à sa quête de vérité à travers l'écriture. Plus tard, il vivra un amour fusionnel avec Hélène, tout aussi engagée que lui dans la dénonciation de la corruption des hommes au pouvoir et qui sait l'aimer « délicatement, du bout des doigts, comme une amante défroisse les plis d'une lettre d'amour ». Conscient de son incapacité d'en partager les responsabilités, il refusera toujours d'avoir un enfant avec elle, même si c'est le désir le plus cher de cette dernière et qu'il risque ainsi de la perdre à tout jamais.

Le dernier chapitre décrit la conférence de presse où tous les liens sont révélés entre le gouvernement, le grand capital, les compagnies pharmaceutiques, les chercheurs universitaires. Je m'en voudrais de révéler ici la fin qui nous tient en haleine tout le long du livre, comme le meilleur des thrillers. L'auteure a intercalé dans cette dénonciation magistrale les réactions de Marceau, Vincent et leurs conjointes qui suivent la conférence de presse à la télévision, ainsi que celles de Catherine, qui est sur place sous le feu des caméras.

Lise Demers possède l'art du dialogue et sait à merveille raconter une histoire, investir chacun des personnages, les faire apparaître dans leurs différences, leurs contradictions et leur incomparable singularité. L'écriture est nette, traversée par un vent poétique et toujours ce doigté pour mener à bien l'action afin d'en faire ressortir toutes les facettes, sans baisse d'intérêt à aucun moment. On peut cependant regretter, comme pour ses autres romans, que l'auteure ait choisi de mettre trop vite le point final, nous laissant un peu sur notre faim.

Historienne de l'art, Lise Demers travaille en communications. Membre de la Fédération des femmes du Québec au sein du Conseil régional Simonne Monet-Chartrand, elle milite activement pour les droits et libertés. Après avoir publié ses trois premiers romans chez Lanctôt , La Leçon de botanique (1995),.Double vie (1997) et Gueusaille (1999), elle a fondé, en 2002, sa propre maison d'édition, Sémaphore, du nom d'un des recueils de poèmes de son compagnon, le regretté Gilles Hénault. Elle publiera en 2004 un recueil inédit de ce dernier et un album en français, anglais, arabe de la photographe Josée Lambert sur l'occupation israélienne du Liban sud durant vingt-deux ans. Une illustration des crimes perpétrés par l'État sioniste qui, aujourd'hui encore, se poursuivent impunément en Palestine.

Lise Demers sait conjuguer l'écriture littéraire et la révolte contre l'injustice pour développer la conscience et les bases d'un monde solidaire et ouvert. Elle sait déplonger totalement de la réalité pour créer et y replonger pour la transformer et s'en inspirer à nouveau. Une œuvre à découvrir et à suivre.

Pour complément d’informations : http //sisyphe.org/article.php3?id_article=638

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