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N° 223 - octobre 2003
De quoi sera fait le féminisme de demain ?
Micheline Dumont est historienne, pas prophète
Ginette Leroux
Le féminisme est à un tournant, constate Micheline Dumont, pionnière des recherches en histoire des femmes au Québec. Les analyses faites dans les années 1970 étaient riches ; elles ont approfondi et élargi le mouvement féministe. L’heure est venue de les renouveler et de les repenser en fonction de la nouvelle conjoncture néolibérale qui nous assaille de partout. »

Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage La Pensée féministe au Québec, Anthologie [1900-1985].

Plus d’un clament la fin du féminisme. Les médias renforcent cette idée. « Je l’ai encore entendu cette semaine à l’émission Dans la mire.com de Jocelyne Cazin, déplore l’historienne engagée. Elle l’affirmait sans se gêner et surtout sans le démontrer. »

« Il est vrai, explique madame Dumont, que les jeunes femmes d’aujourd’hui sont entrées dans la vie avec la conviction que les grandes luttes féministes étaient gagnées. Elles peuvent faire les études qu’elles veulent, choisir le métier qu’elles veulent, et je comprends parfaitement que les jeunes filles au collège ou à l’université ne se disent pas féministes. Elles le deviennent au moment où elles entrent sur le marché du travail ou lorsqu’elles accouchent de leur premier enfant. À partir du moment où un enfant arrive dans un couple, les inégalités s’installent profondément », raconte-t-elle en donnant l’exemple de Françoise David qui affirme clairement être devenue féministe à la naissance de son fils.

« Mais j’ai tendance à leur faire confiance, poursuit-elle. Elles sont intelligentes. Faire des études collégiales ou universitaires, évoluer dans un milieu de travail où le syndicat est fort, cela permet de prendre conscience des problèmes liés à la condition féminine. Mais toutes ne sont pas dans des milieux favorables. Par exemple, travailler dans un bureau d’avocats, dans le milieu des finances ou dans les médias, surtout dans les médias, rend la chose beaucoup plus difficile. »

S’il n’est pas nécessaire de s’afficher comme féministes, il est important pour les jeunes femmes d’aujourd’hui de se méfier. La publicité par exemple constitue un piège énorme. Elle dicte aux filles l’idéal de beauté auquel elles doivent correspondre : jeunesse, minceur, mode vestimentaire.

« Je me souviens, il y a quelques années, d’une publicité dans les abribus dont le thème était l’essence de la féminité. On y voyait, du cou jusqu’au cuisse, une très jeune femme vêtue d’un slip et d’un soutien-gorge. Je refuse cette définition de la féminité. Le danger, c’est qu’elles continuent de croire que le succès auprès des garçons ne tient qu’à leur corps et à leur beauté », se désole madame Dumont.

L’industrie cosmétique, ce sont des milliards de dollars. Si demain matin, les femmes cessaient d’acheter une variété de produits de beauté, ces entreprises s’effondreraient. « Pour ma part, je me contente de dentifrice, de shampooing et de savon. Ce n’est pas moi qui les fais vivre ! », ajoute-t-elle en riant.

Mais elle garde espoir. Un dossier du numéro de septembre/octobre 2003 de la Gazette des femmes présente une galerie de féministes de moins de trente ans provenant de différents milieux. « Je crois qu’elles sont plus féministes qu’il y a 10 ans. Les filles d’aujourd’hui ont une grande conscience de leurs droits. Et ça c’est nouveau », se réjouit l’auteure féministe.

Ce qui inquiète le plus Micheline Dumont, ce sont les projets de lois présentés par l’Alliance Canadienne pour reconsidérer les droits acquis, notamment sur le divorce et les services de garde. « Ce n’est pas ce qui se passe chez les filles qui m’inquiète, ce sont plutôt les législateurs et les grands lobby masculins. Ceux qui trouvent que les femmes en ont suffisamment et que ça va faire », dit-elle.

L’équité salariale est un enjeu majeur pour les femmes. « Le salaire que gagnaient les institutrices des années 1950 – une question que je connais bien – était incroyable, de l’exploitation pure. On soutenait, à l’époque, qu’en payant de meilleurs salaires aux institutrices, on ne pourrait pas construire d’écoles pour les garçons. Et le même discours était répandu dans tous les secteurs d’emploi où l’on retrouvait des femmes », s’indigne l’historienne. Aujourd’hui, au tour des travailleuses en garderie d’avoir un salaire de famine, même si leur travail est important pour la société.

Madame Dumont replace cette évolution dans sa perspective historique. « On ne peut pas penser que des représentations mentales, des attitudes qui datent de plusieurs siècles, sinon de plusieurs millénaires, vont se transformer rapidement, facilement. Il faut être patients. On voit maintenant des femmes qui gagnent plus que leur conjoint, des pères de famille qui changent les couches, se lèvent la nuit, amènent les enfants à la garderie. C’était impensable dans les années 1950. »

« Le mouvement féministe a une longue tradition réformiste. Les féministes du début du siècle avaient une approche généraliste, précise-t-elle. Leurs revendications portaient sur les droits des femmes, notamment le droit de vote, le droit à l’instruction, au travail, au salaire égal. Ces droits sont à l’heure actuelle reconnus par tous. Il n’est plus rare de voir des hommes s’indigner de la situation des femmes en Afghanistan ou en Afrique, par exemple », constate-t-elle.

Puis, le féminisme s’enrichit au cours des années 1970 avec le féminisme radical. « La perspective est différente, souligne-t-elle. On ne parle plus de discrimination envers les femmes, mais plutôt de tentative de domination des hommes sur les femmes. De nouveaux débats s’ouvrent sur la place publique, regroupés autour de problématiques spécifiques, qu’il s’agisse notamment de violence domestique, de santé des femmes, de travailleuses exploitées, de lutte à la pornographie, de monoparentalité, de pornographie, de présence des femmes en politique. »

Depuis une quinzaine d’années, s’est formée une alliance entre les féministes radicales et les réformistes. Regroupées sous le même toit à la Maison Parent-Roback, elles travaillent de concert pour faire avancer tous les dossiers dont elles sont porteuses.

De quoi sera fait le féminisme de demain ? « Je suis historienne, pas prophète, conclut-elle. La gauche au Québec est présente, mais elle n’est pas encore dans les avenues du pouvoir. Les grands rêves des années 1970 se sont quelque peu évaporés. Le féminisme se renouvelle. Un virage s’amorce qui demande de nouvelles analyses. »

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